Perception

Dans l'opération perceptive il y a position d'un objet, mais de quel objet s'agit-il et qu'est-ce que l'objet?

3. La notion d'objet et la perception de l'étendue.

3-1) L'objet en général et l'objet perçu.

Le sujet et l'objet sont les termes complémentaires et opposés de toute connaissance qui n'est pas la conscience de soi ou l'intuition de Dieu.
L'objet en général c'est ce qui est représenté ou pensé par l'esprit, ce qui est devant la pensée en quelque sorte, que ce soit d'ordre intelligible (une idée, une notion, une essence) ou d'ordre sensible (un livre, un paysage, une maison).
Il va sans dire que l'objet perçu sera un objet sensible avec cette réserve que tout ce qui est représenté dans l'esprit est, en tant que tel, intérieur à l'esprit même, projeté sur l'écran de la pensée.
Mais quand on pense à un objet on pense aussi à quelque chose qui aurait une existence en soi indépendante de la connaissance qu'en prend le sujet. Mises à part pour l'instant les difficultés métaphysiques, c'est ainsi que l'on conçoit l'objet sensible ou perçu. On lui attribue volontiers la solidité, la consistance, la résistance, l'extériorité quand ce n'est pas la fixité et la permanence.
Ce qui intéresse d'abord le psychologue, c'est de savoir si c'est là une notion première, immédiatement donnée à la conscience ou, au contraire, une notion progressivement élaborée au cours de l'expérience psychologique grâce à la
différenciation progressive du sujet et de l'objet, du moi et du non-moi, comme on dit également.

3-2) La différenciation du sujet et de l'objet.

La perception porte en elle-même son paradoxe : elle est à la fois subjective et objective — c'est l'opération d'un sujet qui consiste à saisir un objet, c'est-à-dire quelque chose qui n'est pas lui; l'acte d'un moi qui s'oppose lui-même un non-moi. Les psychologues estiment généralement que cette relation s'établit progressivement dans un processus évolutif dont voici les principales étapes.
La confusion primitive. On pense que l'enfant ne distingue pas d'abord le sujet et l'objet, que ces deux termes sont chez lui encore indifférenciés, soit que le monde s'absorbe dans son moi, soit que son moi s'immerge dans le monde.
La distinction du corps et du non-moi. Sortant peu à peu de la nébuleuse originelle, l'enfant s'éveille au sentiment de son corps propre et le confond avec le moi, tout en le distinguant des objets extérieurs qui lui font obstacle, lui résistent, se situent dans l'étendue concrète en face et autour de son corps.
La dualité du moi et non-moi. La notion du moi s'intériorise et se spiritualise. Certes mon corps est mien, il est en moi ou avec moi, mais ce n'est pas ce que je peux appeler ma personnalité, mon intimité spirituelle, ma conscience.
Le monde apparaît alors comme extérieur à la conscience — bien que donné en elle — la pensée se distingue de l'étendue, le sujet de l'objet. Quant au corps, il a un statut existentiel particulier : intermédiaire entre le moi et le non-moi, appartenant au premier autant qu'au second, il s'intègre, pour le psychologue, à la personnalité même, il est le moi organique ou l'aspect organique du moi.
Consolidation du monde extérieur. Ainsi se construirait peu à peu le monde objectif dont la réalité est alors reconnue par le sujet d'une façon lucide et réfléchie. Le sentiment du réel perçu se double en effet d'un jugement d'authenticité, au moins implicite, et qui se révèle plus nettement lorsque l'intelligence est amenée, par exemple, à rectifier les erreurs des sens ou encore à dénoncer la pathologie de la perception.
La perception exige en effet un certain degré de tension psychique et que soit intacte la fonction du réel, pour employer les deux expressions de P. JANET étudiant ses conditions normales.
La perception vraie se reconnaît à un double jeu de critères :

Du côté du sujet, c'est la représentation qui s'encadre dans un contexte cohérent de représentations avec lesquelles elle se trouve d'accord.

Du côté de l'objet, c'est naturellement celle dont on peut s'assurer qu'elle est en accord avec le réel extérieur, soit par vérification personnelle, soit en ayant recours au témoignage des autres moi visant le même univers dans une perspective qui prend une valeur d'objectivité impersonnelle.

Critique de la genèse précédente. Reste à savoir s'il y a bien genèse ou si la dualité sujet-objet ne serait pas plutôt une structure fondamentale, une relation inscrite dans l'être même, une correspondance d'ordre ontologique entre l'esprit et le monde. Dans ce cas la genèse décrite par les psychologues ne serait que la prise de conscience empirique d'une dualité primitive ou première au sens méta­physique. Mais par là se trouve soulevée la question difficile des données immédiates : sont-elles d'ordre psychologique ou d'ordre métaphysique?

3-3) La perception, oeuvre de l'esprit.

Un autre problème — rencontré dans la différenciation de la sensation et de la perception — est de savoir quelle place revient exactement à l'esprit dans la perception.

On a pu dire justement : percevoir c'est interpréter, choisir, organiser, construire, identifier des objets. Or ce sont là des opérations de l'entendement et non des sens.

La question a été très bien posée dans une page célèbre : l'analyse du morceau de cire où DESCARTES s'interroge sur la connaissance du monde sensible en prenant l'exemple d'un morceau de cire dont se modifie l'apparence sensible lorsqu'on l'approche du feu. On affirme communément que la même cire demeure après ce changement. Mais qu'est-ce qui autorise à le faire sinon l'entendement qui permet de comprendre que le même morceau d'étendue subsiste malgré l'altération des qualités sensibles secondes qui le revêtaient d'une parure rela­tive? En effet, l'étendue dans son essence abstraite n'est pas saisie « par la vision des yeux, mais par la seule inspection de l'esprit s. Certes nous disons que nous voyons la même cire au lieu de dire que nous jugeons que c'est la même et cela nous induirait en erreur : « si par hasard je ne regardais d'une fenêtre des hommes qui passent dans la rue, à la vue desquels je ne manque pas de dire que je vois des hommes, tout de même que je dis que je vois de la cire et cependant que vois-je de cette fenêtre, sinon des chapeaux et des manteaux qui pourraient couvrir des machines artificielles qui ne se remueraient que par ressort. « Mais je juge que ce sont des hommes et ainsi je comprends par la seule puissance de juger qui réside en mon esprit ce que je croyais voir de mes yeux. »

Une chose demeure certaine : la perception est, sinon l'oeuvre de l'esprit, du moins une manifestation de l'esprit. Penser le monde comme objet c'est s'en distinguer, c'est se l'opposer et en conséquence prendre conscience de sa qualité de sujet. L'animal s'identifie à ses sensations, l'homme les a, les possède, les rattache à des choses extérieures. L'acte par lequel je saisis le monde comme objet est un acte par lequel je me saisis moi-même comme sujet dans cette acti­vité même. C'est également un acte libre.

Dans le chapitre sur l'existence du monde extérieur nous verrons l'examen et la discussion de la thèse de BERKELEY pour qui les choses ne sont qu'en tant qu'elles sont perçues ou connues par un sujet pensant humain ou divin. Thèse qu'il résumait dans la formule frappante : esse est percipi, être — pour les choses — c'est être perçu, avec sa symétrique : esse est percipere, être — pour l'homme ou l'esprit — c'est percevoir.

3-4) La perception de l'étendue.

On a coutume de dire que nous percevons le temps et l'espace. A parler plus strictement il y a seulement conscience du temps et perception de l'étendue ou d'objets étendus.
Les objets extérieurs sont perçus dans un cadre spatial à trois dimensions : longueur, largeur et profondeur. Tous les sens contribuent à nous donner cette connaissance dans une commune et indivisible synthèse perceptive.
Mais l'espace de la perception doit être radicalement distingué de l'espace abstrait des mathématiciens qui est susceptible de recevoir des propriétés et des structures diverses car il est seulement un système organisé pour régler les éléments abstraits qui le composent. Il faut également le distinguer de l'espace-temps de la relativité einsteinienne.
L'espace de la perception est une étendue concrète et sensible, c'est le site des objets et le lieu des perspectives qui se déploient à partir du corps comme centre. C'est donc un espace psycho-physiologique qui intéresse directement notre comportement et notre action pratique. BERGSON voit juste quand il dit que notre perception ne fait que suivre les routes utilitaires que nos sens tracent dans le tissu des choses et qu'elle est comparable à des ciseaux qui suivraient dans le réel le pointillé de notre action possible ou virtuelle.
Un tel espace est instrumental en ce sens que les choses sont perçues comme susceptibles d'être utilisées ou non; c'est le site des outils, pour parler comme HEIDEGGER et tout cela s'ordonne par rapport à un instrument-clef, que nous n'employons pas comme les autres, notre corps

N'oublions pas toutefois la thèse cartésienne : l'esprit saisit par transpa­rence à travers l'étendue sensible qui n'est qu'apparente, l'étendue intelligible qui constitue à la fois l'essence de la matière et l'idée claire et distincte que l'esprit en possède. C'est qu'il faut distinguer dans les données sensibles les qualités secondes et les qualités premières. Les qualités secondes ne sont autres que les sensations (sons, couleurs, odeurs, etc...), elles ont plus de subjectivité que d'objectivité, elles sont relatives aux structures psycho-organiques. Les qualités premières — étendue, figure et mouvement — appartiennent davan­tage à l'espace comme propriétés du monde extérieur bien qu'elles correspon­dent à des idées contenues dans l'esprit à priori et grâce auxquelles nous saisis­sons la structure intelligible du monde.

A voir aussi la conception kantienne qui fait de l'espace et du temps des formes a priori de la connaissance sensible et non xx x des propriétés intrinsèques du monde extérieur.
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