Monde extérieur
4. Synthèse de l'idéalisme et du réalisme.

Toutes les considérations précédentes ont montré l'intérêt mais aussi les limites de l'idéalisme et du réalisme, elles invitent à tenter de concilier ou de dépasser les deux doctrines.
4-1) Difficultés de l'idéalisme et du réalisme.

Idéalisme et réalisme ont leurs difficultés respectives. L'idéalisme se heurtera toujours à ce fait qu'il y a un donné que l'esprit ne produit pas, ne crée pas, par définition, mais qu'il rencontre ou qui lui est offert, alors même qu'il ne lui serait pas extérieur. Du reste l'esprit, par son existence dont il n'est pas la source, est à lui-même son propre donné.
De son côté le réalisme se heurte à ce fait que toute réalité est connue par la pensée, en elle, à travers elle, si bien qu'il ne nous est pas possible de sortir de la pensée pour nous assurer qu'il existe quelque chose hors de la pensée même. C'est la conscience qui donne au monde son existence pour nous, son sens et sa valeur.

4-2) Apport respectif de l'idéalisme et du réalisme.

Aux ces deux doctrines nous devons beaucoup :
L'idéalisme attire notre attention sur ce fait que le monde et l'être ne sont connus qu'en fonction de la pensée, qui est bien au centre de la condition humaine, comme DESCARTES et PASCAL l'ont également reconnu. Par là il nous invite à nous tourner vers le sujet pour y retrouver la source de la connaissance et de l'action, des valeurs et de l'existence même, en tant qu'elle se définit pour nous par le Cogito et ce qui se révèle dans sa lumière. Or, cette conversion au sujet est indispensable pour philosopher, quiconque s'y refuse ne peut prétendre à la qualité de philosophe. C'est de ce côté qu'on peut trouver le sens de la vie et aussi les conditions de la connaissance.
Le réalisme nous fait remarquer qu'il y a de l'être, sous diverses formes, que la pensée n'est pas seule au monde et que s'il n'est pas possible de sortir de la conscience, il l'est encore moins de sortir de l'être où toute chose, y compris la conscience, se trouve plongée. L'être nous enveloppe, nous englobe, nous dépasse, nous transcende : voilà ce que la pensée même nous révèle.

Il serait donc possible d'enchaîner les deux doctrines, comme l'a bien vu A. FOREST dans la dialectique suivante : après le réalisme naïf, non critique, où le sujet est en quelque sorte perdu, noyé dans l'objet, doit venir l'étape de la conversion idéaliste, mouvement réflexif par lequel on reconnaît la primauté du sujet et de la connaissance; enfin il y aurait, dans une troisième étape, retour à l'être, consentement à l'être qui nous englobe et nous soutient et dont on peut du reste découvrir la présence au coeur de la pensée.

4-3) Complémentarité de l'idéalisme et du réalisme.

Les deux attitudes se révèlent, à l'analyse, moins exclusives qu'il ne semblait d'abord.
En portant le débat sur le terrain de la Psychologie, on constate que le phénomène de la perception n'est intelligible que si l'on admet à la fois la dualité et la complémentarité du sujet et de l'objet. Que la perception soit l'acte par lequel la conscience se donne un monde ou la modification par laquelle elle reçoit un monde, il est clair qu'elle implique en même temps la distinction et la jonction de la conscience et du monde.
En se référant à la doctrine cartésienne, on se transporte en deçà de la distinction idéalisme-réalisme. Certes, DESCARTES met en doute l'existence du monde extérieur et définit l'esprit « comme une substance dont toute l'essence ou la nature n'est que de penser, et qui, pour être, n'a besoin d'aucun lieu ni ne dépend d'aucune chose matérielle ». Mais il n'a nullement l'intention de récuser l'affirmation de l'être, qu'il ne faut pas confondre avec la matière ou l'objet monde. A la recherche d'une évidence invincible, il découvre dans le Cogito la présence de l'être et l'existence de l'esprit comme réalité substantielle. « J'ai pris l'être ou l'existence de cette pensée pour le premier principe, duquel j'ai déduit très clairement les suivants. »
Mieux encore ce qu'il découvre au coeur du Cogito, c'est la présence de Dieu que révèle l'idée d'infini : « J'ai en quelque façon premièrement en moi la notion de l'infini que du fini, c'est-à-dire de Dieu que de moi-même. »
Et si l'esprit porte en lui des idées ou des notions : l'idée du moi, l'idée d'infini, l'idée d'étendue, il faut savoir que ces idées sont pleines d'être et ne sont pas le moins de-monde réductibles à des représentations subjectives; elles sont, dans l'esprit, l'ombre portée des substances existant en soi : substance spirituelle, substance divine, substance matérielle. Ou plutôt en vertu de la participation mutuelle de la connaissance et de l'être, et par la grâce du Cogito, il se révèle une sorte d'intériorité entre la conscience et le monde, la conscience et l'esprit, la conscience et Dieu. Si l'être est au coeur de la connaissance, c'est que la connaissance est au coeur de l'être.

4-4) Dépassement par le spiritualisme.

Nous estimons que la seule doctrine capable de surmonter l'antinomie idéalisme-réalisme est le spiritualisme traditionnel.
Dans la perspective spiritualiste, le monde dépend non pas directement de la pensée humaine mais de la pensée divine, ce qui assure son indépendance par rapport à notre conscience et détruit du même coup cette contradiction d'un monde existant en soi sans aucune conscience pour le soutenir, qui menace le réalisme non spiritualiste.
Encore faut-il préciser que la pensée divine n'est pas seulement perceptive, mais créatrice : c'est l'acte de Dieu qui pose et maintient dans l'existence ou la réalité la substance matérielle et la substance spirituelle. L'homme participe de ces deux substances mais inégalement en ce sens qu'il se définit surtout par la spiritualité incluse dans son essence.
De plus la puissance divine ne confère pas à toutes les substances une égale dignité ontologique. C'est pourquoi l'esprit est supérieur à la matière. Il en résulte de merveilleuses conséquences :
Le monde est objet pour le sujet pensant tandis que le sujet ne peut être objet pour un monde qui ne jouit pas du don de l'esprit.
L'esprit surgit dans le monde mais il ne procède pas du monde comme de sa cause première ou fondamentale. L'esprit a beau apparaître dans l'espace et dans le temps, il est en lui-même en dehors de l'espace, du temps et du monde. Il est extra-mondain diront les phénoménologues, mais DESCARTES avait dit déjà : « Je suis une substance qui pour être n'a besoin d'aucun lieu ni ne dépend d'aucune chose matérielle... l'âme par laquelle je suis ce que je suis est entièrement distincte du corps et encore qu'il ne fût point, elle ne laisserait point d'être tout ce qu'elle est. »
En tant qu'il participe de Dieu, le sujet pensant humain transcende le monde et se trouve associé à l'acte qui engendre toute chose, c'est-à-dire à la puissance créatrice. En ce sens l'existence des choses .est bien suspendue à la pensée humaine, non pas en tant qu'elle se suffit dans une prétendue autonomie, mais en tant qu'elle participe à la pensée divine et à l'être incréé de qui tout être créé tient ce qu'il a d'existence ou de réalité.
Les rapports entre la connaissance et l'être s'éclairent dans le spiritualisme par l'idée que Dieu instaure un accord profond, une correspondance de base entre le sujet et l'objet, la conscience et le monde, l'esprit et la nature, la pensée et la réalité.

— Finalement l'opposition de l'idéalisme et du réalisme vient de l'éclatement de l'unité profonde de l'être et de la pensée.

❖ Bibliographie

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