Monde extérieur
3. Discussion de l'idéalisme.

Le réalisme métaphysique repose dans son principe sur cette évidence que quelque chose est donné à la pensée humaine, qu'elle perçoit ou reçoit sans pouvoir le tirer d'elle-même. D'où le procès qu'il ne peut manquer de faire à l'idéalisme

3-1) La confusion idéaliste.

Aux yeux des réalistes, la perspective idéaliste confond deux points de vue bien distincts :
   — la possibilité pour une chose d'être conçue, ce qui ne peut se faire évidemment que grâce à la pensée;
   — la possibilité pour une chose d'exister en soi, indépendamment de la pensée, ce qui est tout différent.
L'impossibilité où nous sommes de concevoir une chose n'est pas un argument contre son existence et, inversement, bien des choses peuvent exister qui n'en échappent pas moins à notre pensée ou à notre conscience.
En appliquant cette objection à l'existence objective du monde extérieur, on est conduit à tenir pour radicalement différentes les deux propositions suivantes :
On ne peut penser l'existence du monde extérieur et des objets sensibles sans le sujet pensant, pour qui, précisément, il existe un monde. Les choses ne seraient rien pour nous si nous n'en avions conscience. SARTRE dit justement en ce sens : ma conscience fait exister le monde. Et il faut l'entendre non seulement de la conscience individuelle, mais de la pensée humaine prise dans l'universalité de sa fonction cognitive (ce que KANT appelle le sujet transcendantal).
On ne peut penser les choses matérielles comme existant en soi, c'est-à-dire en elles-mêmes, dans leur réalité objective, en dehors de la prise de conscience par laquelle l'esprit humain se les rend présentes.
L'argumentation réaliste se présente comme suit : si tout ce qui est connu ou perçu est réel, ipso facto, il ne s'ensuit pas que tout ce qui est réel soit perçu, ni, a fortiori, qu'il n'y ait de réel que ce qui est connu ou perçu en fait.
Retournant la formule de BERKELEY, il faudrait dire : non pas esse est percipi mais seulement percipi est esse. Être perçue, pour une chose, c'est être, mais il ne s'ensuit pas que sa réalité consiste dans cette perception même, ni qu'elle s'y épuise. La conscience est révélatrice plutôt que créatrice de l'objet. La connaissance nous révèle l'être intérieur ou extérieur, celui de l'esprit ou celui du monde sans pour autant le constituer dans l'être même qu'il possède. DESCARTES le dit nettement : « Pour penser, il faut être. »

3-2) Autres objections réalistes.

On reproche parfois à l'idéalisme de verser dans le solipsisme, doctrine d'après laquelle la conscience individuelle est la seule réalité, toute autre existence se ramenant aux représentations qui gravitent autour du moi. En fait les grands idéalistes se sont toujours défendus d'être solipsistes car le sujet auquel ils suspendent le monde n'est rien de moins qu'individuel, c'est le sujet universel et impersonnel, la pensée humaine en général, ou encore le sujet transcendantal comme on a coutume de dire depuis KANT.
Mais à côté du sujet pensant ainsi conçu, on est bien obligé de reconnaître l'existence d'une pluralité de consciences individuelles ou de sujets personnels et cette multiplicité ne peut manquer de gêner la théorie idéaliste.
Tout idéalisme conséquent est un réalisme qui s'ignore quand il affirme la réalité ontologique de la pensée. Le sujet pensant est un sujet existant ou il n'est rien. LAVELLE le déclare : « On ne peut dire que l'être est une forme de la pensée puisque la pensée est une forme de l'être. »
Faut-il admettre ou non l'existence d'un monde antérieur à l'apparition de la pensée humaine Certes, c'est encore la conscience qui restitue au monde son passé en faisant son histoire rétrospective, mais si la conscience donne toujours au monde son existence et sa présence pour nous, il ne s'ensuit pas qu'elle puisse fonder son existence en soi et sa réalité transcendante. La pensée humaine
se heurte, du reste, à un donné qui lui résiste du côté du monde et dans son être intérieur, elle est à elle-même son propre donné.

3-3) La confusion marxiste : idéalisme et matérialisme.

Alors qu'en bonne logique la philosophie traditionnelle oppose idéalisme et réalisme, quant aux rapports de la connaissance et de l'être, la philosophie marxiste oppose idéalisme et matérialisme comme si tout réalisme était forcément matérialiste et qu'il n'y eût que l'idéalisme à opposer au matérialisme dialectique.
Dans la plupart des exposés de la doctrine marxiste, on déclare que le problème fondamental de la philosophie est celui que met en cause le conflit idéalisme-matérialisme. Le choix s'impose nous dit-on : il faudra admettre ou bien la priorité du sujet sur l'objet et de l'esprit sur la matière ou bien la priorité de l'objet sur le sujet et de la matière sur l'esprit. C'est la seconde position qui sera prise évidemment par les marxistes, cependant que l'autre sera taxée d'idéaliste sous prétexte que la matière peut exister sans l'esprit et non l'inverse.
Ramenons à l'essentiel les objections qu'on peut adresser au matérialisme marxiste.
Être réaliste, c'est croire que la pensée est inscrite dans l'être, en vertu de son existence même et que l'être ne se réduit pas à la connaissance que nous en prenons. Mais qu'est-ce que l'être? A cette question les marxistes répondent péremptoirement que c'est la matière et les formes d'existence qui en dérivent.
Or si la matière existe bien en effet et qu'elle soit indépendante de la conscience humaine (comme l'admet le réalisme), il ne s'ensuit pas que l'être se réduise à la seule matière et qu'il n'y ait dans l'être que la matière comme réalité fondamentale.
A vrai dire, la notion d'être déborde largement l'univers matériel et une philosophie respectant la plénitude, la richesse de l'être se gardera bien de négliger aucun de ses aspects. Dans l'être considéré sans diminution, restriction ni amputation, une réflexion généreuse conduit à inscrire : la matière sans doute, mais aussi l'esprit humain dans sa réalité substantielle et Dieu dans son existence en soi.
Dès lors qu'on admet que quelque chose existe qui ne se réduit pas à la conscience humaine, fût-ce l'être même de cette conscience, on est réaliste et non idéaliste.
En conséquence la véritable opposition, celle que reconnaissent tous les philosophes, à l'exception des seuls marxistes, c'est l'antithèse idéalisme et réalisme.
A l'intérieur du réalisme ontologique une différenciation se produit, celle du matérialisme et du spiritualisme, qui apparaissent alors comme deux variétés du réalisme.
Le spiritualisme consiste à poser dans l'être (ou plutôt à découvrir en lui) au moins trois formes d'existence : celle de la matière, celle de l'esprit humain, celle de Dieu. On pourrait dire que c'est un réalisme intégral.
Le matérialisme (marxiste ou non) consiste à rayer dans l'être l'existence de Dieu, l'existence substantielle de l'esprit, également, pour n'y poser finalement que la substance matérielle dont l'esprit humain serait seulement un produit inférieur ou supérieur. Ce n'est qu'un réalisme partiel et appauvri.
Certains marxistes reconnaissent la spécificité de la position spiritualiste (mais ils n'en font pas moins du spiritualisme un cas particulier de l'idéalisme. Il y a ait alors deux variétés d'idéalisme à leurs yeux : l'idéalisme subjectif qui nie l'existence du monde extérieur à la conscience, l'idéalisme objectif (ou spiritualisme) qui reconnaît cette existence mais la rend tributaire de Dieu.
Il est clair que ces marxistes persistent à confondre la pensée humaine et la pensée divine. Le spiritualisme consiste à suspendre toute chose à la pensée divine et s'il donne priorité à la pensée sur l'être, il est bien entendu que ce privilège n'est accordé qu'à l'esprit divin. Mais surtout aux yeux des spiritualistes, Dieu ne saurait être une simple pensée abstraite ou une idée créatrice de l'univers : c'est l'être même par qui tout existe et sans qui rien ne serait, c'est l'existant suprême et seul authentique. La pensée divine est donc l'acte même de cet être qui s'appelle Dieu et si le monde est créé ce n'est point par un principe spirituel indéterminé, c'est par Dieu en tant qu'être qui pense et qui agit et qui existe.

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