Monde extérieur
2) L'immatérialisme de Berkeley.

La plupart des philosophes — adversaires ou partisans — considèrent BERKELEY, évêque anglican du XVIlle siècle, comme le plus grand ou le plus typique représentant de la tendance idéaliste. Examinons les principaux articles de sa doctrine.

2-1) Esse est percipi aut percipere.

Esse est percipi aut percipere est une locution latine qu'on peut traduite en français par « Être, c'est être perçu ou percevoir ». Elle résume l'immatérialisme de George Berkeley.

C'est en latin que BERKELEY a écrit ce leitmotiv qui traverse l'ensemble de sa philosophie : esse est percipi; pour les choses, être c'est être perçu et pour le sujet pensant esse est percipere, être, c'est percevoir, avoir conscience. Ce qui revient à dire que l'objet est fonction du sujet et ne saurait exister indépendamment de lui. Du moins c'est la première interprétation qui vienne à l'esprit quand on aborde BERKELEY, encore qu'il faille justement préciser et découvrir ce qu'il entend dire exactement.

Le monde extérieur est à ses yeux un ensemble d'objets sensibles; or, il est logique de rattacher les objets sensibles à la conscience qui les perçoit : que seraient-ils en effet s'ils existaient en eux-mêmes indépendamment de l'esprit? Il serait contradictoire d'admettre l'existence d'un perçu qui ne serait pas perçu. Le monde sensible ne peut exister qu'en tant que perçu : il requiert donc impérieusement un sujet qui le pense et le soutienne de son regard. Les objets sensibles sont à vrai dire des idées et il est évident que les idées n'existent que comme objet de l'esprit ou pour l'esprit.

2-2) La matière n'est pas une substance.

Certes, on pense généralement que les objets sensibles ont leur siège ou leur support dans la matière. Mais la matière est-elle vraiment le substratum des qualités sensibles que perçoit notre conscience? Ce qui nous est immédiatement donné, ce n'est pas la matière des philosophes ou des savants, c'est un ensemble, un faisceau de sensations qui n'ont de consistance que par rapport au sujet qui en est le siège.
La seule substance digne de ce nom et capable d'exister en elle-même c'est l'esprit, qui est capable de percevoir et de vouloir. Pour lui esse est percipere et volere. Si donc il faut une substance où puissent s'insérer, se rattacher les objets sensibles, sans aucune contradiction, ce ne peut être que l'esprit. Il n'existe que des sujets pensants et des choses ou des idées perçues en tant qu'elles dépendent des sujets pensants.

2-3) Subjectivité et objectivité du monde.

La doctrine de BERKELEY conduit-elle au subjectivisme radical et fait-elle du monde une création de l'esprit?
Nullement, si l'on en croit BERKELEY qui affirme la réalité et l'objectivité des choses. C'est que, au lieu de dire que les choses sont des idées, mieux vaudrait dire que les idées sont des choses. « Je ne transforme pas les choses en idées, dit-il, mais plutôt les idées en choses. » En d'autres termes, les choses sensibles ne sont pas réductibles à de simples modalités ou manières d'être de la conscience humaine, elles ne sont pas davantage imaginées ou produites par nous Mais alors quel est leur statut véritable? Le monde est un ensemble d'idées qui pour être tributaires de l'esprit, n'en possède pas moins son objectivité. Il suffit de se rappeler que tout objet n'est objet que pour le sujet qui le perçoit, pour éviter de faire du monde une pure et simple représentation intérieure à la pensée humaine sans méconnaître pour autant qu'il est incapable de subsister en soi.

2-4) Le monde, objet de perception divine.
Berkeley (1685-1753)

Une difficulté apparaît : BERKELEY se trouve en face de deux propositions à concilier : d'une part les objets sensibles, sont tels par rapport à un sujet percevant, d'autre part il est manifeste qu'ils sont indépendants de la conscience humaine en ce sens que ce ne sont ni des représentations purement subjectives ni des modalités ou des éléments de la conscience.
Si tout l'être des choses est dans le fait qu'elles sont perçues (esse est percipi), il faut absolument qu'il existe un sujet percevant suprême, permanent et éternel qui permette au monde sensible d'exister par la grâce de son regard. Le monde est bien un objet qui requiert absolument un sujet, mais ce sujet n'est autre que Dieu même dont la puissance de perception fonde l'existence d'un royaume sensible indépendant de l'esprit humain.
Certes, la pensée humaine détient, en sa qualité de sujet, le pouvoir de perception qui fait exister le monde, mais qu'adviendrait-il du monde en l'absence de tout sujet pensant humain et comment expliquer que les choses soient reçues et non enfantées par notre conscience ? Si les choses subsistent dans leur objectivité c'est que Dieu les soutient de son regard éternel. La conscience humaine est seulement à l'image de la pensée divine et soutient. à son tour, mais de façon contingente et dépendante, l'univers des choses et des idées.
Analysant avec profondeur la pensée berkeleyenne, BERGSON nous montre que cette théorie est un spiritualisme qui met Dieu derrière toutes les manifestations de la matière pour faire finalement de la matière : « une mince pellicule transparente située entre l'homme et Dieu et aussi une langue que Dieu nous parle ».

2-5) L'idéalisme authentique.

L'idéalisme authentique va donc plus loin que la doctrine de BERKELEY quand il finit par se passer de Dieu pour suspendre l'être et le monde à la seule pensée humaine. On le trouverait plutôt chez des philosophes comme FICHTE, SCHELLING, BRUNSCHVICG, ALAIN. Il aurait pour formule ce mot de SCHOPENHAUER « Le monde est ma représentation » et cet autre de SCHELLING : « Penser la nature c'est créer la nature ». Nous aurons en conséquence à différencier soigneusement l'idéalisme et le spiritualisme dans les discussions suivantes.

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