Mémoire

Il ne saurait être question de montrer ici toutes les implications philosophiques de la mémoire mais en voici quelques unes.

3. La mémoire et l'esprit.

Dans la mythologie grecque les Muses ont pour mère Mnémosyne, déesse de la mémoire, épouse de Zeus. La mémoire serait-elle à la source même de l'esprit?

2-1) Valeur de la mémoire.

« La mémoire, nous dit PASCAL, est nécessaire pour toutes les opérations de la raison. » Ce serait à son éloge mais il dénonce par là-même la fragilité d'une raison tributaire d'une faculté toujours exposée à faillir.
De même DESCARTES après avoir rangé la mémoire « parmi les qualités qui servent à la perfection de l'esprit » ne manque pas de nous mettre en garde contre ses défaillances et nous propose tonte une méthode pour soustraire l'esprit à cette servitude.
De la mémoire on peut donc dire le meilleur et le pire mais peut-être ne mérite-t-elle ni cet excès d'honneur ni cette indignité.

2-2) La notion de passé.

Par un sortilège qui lui est propre, la mémoire nous restitue le passé et le ressuscite malgré l'irréversibilité du devenir. Mais comment connaissons-nous le passé?
On l'a dit justement : « Il y a deux passés : le passé qui a été et qui est aboli et le passé qui dure encore pour nous comme partie intégrante de notre présent. »
Cherchant la réalité substantielle de la conscience, BERGSON la trouve dans la durée et par conséquent dans la mémoire. « Les souvenirs font boule de neige et se conservent : conscience signifie d'abord mémoire... Toute conscience est donc mémoire, conservation et accumulation du passé dans le présent. » Ainsi il y a une partie du passé qui est devenue notre propre substance, qui s'est incor­porée à notre moi. Allant plus loin, BERGSON soutenait cette thèse hardie que le passé tout entier se conserve, que la mémoire est intégrale. Il entendait ainsi répondre à la question gênante : où se conservent nos souvenirs quand nous n'en avons plus conscience.
Ainsi d'un côté le passé nous suit, pèse sur nous, demeure en nous comme une marque ineffaçable, indélébile; de l'autre l'homme n'en est pas prisonnier :
d'une part parce que la conscience tend toujours vers l'avenir, d'autre part parce que nous gardons la possibilité de changer le cours de notre vie, d'être un homme nouveau dépouillant le vieil homme des habitudes néfastes, de la gangue du passé mort ou pétrifié.
Dans l'idée sartrienne que le passé est un néant, il faut voir moins la négation de sa réalité que le désir d'affirmer que l'homme est toujours libre et toujours responsable, que son passé n'est pas une fatalité qui le cloue dans une essence définitive ni une raison valable qu'il puisse invoquer pour se disculper, se déchar­ger de toute responsabilité dans le choix de ses actes.

2-3) Mémoire et spiritualité.

Après avoir défini la conscience par la mémoire, BERGSON rappelle opportu­nément la formule de LEIBNIZ disant que la matière est mens momentanea seu carens recordatione, un esprit instantané, c'est-à-dire dénué de mémoire et il ajoute pour son compte : « Une conscience qui ne conserverait rien de son passé, qui s'oublierait sans cesse elle-même, périrait et renaîtrait à chaque instant comment définir autrement l'inconscience. »
Il semble donc que la mémoire soit essentielle à la spiritualité de notre être. Pourtant l'esprit est loin de consister dans la seule mémoire et le Cogito est en lui-même intemporel, hors du temps et du monde, dans son affirmation fonda­mentale d'existence qui se pense. La mémoire conduit donc à se poser la question des rapports entre spiritualité et temporalité, problème que nous abordons dans le chapitre : « L'espace et le temps o pour en examiner les résonances méta­physiques.
PLATON voyait dans la connaissance une immense réminiscence, un souvenir des vérités autrefois contemplées au royaume des Essences éternelles. De la sorte la mémoire elle-même dépasse le temps et renvoie à quelque chose qui l'abolit.
Nous avons sans doute en nous une part d'éternité mais la condition tem­porelle de l'homme demeure et avec elle l'importance de la mémoire dans la vie et le sentiment de la personnalité.

❖ Bibliographie


Lectures conseillées.
BERGSON, Matière et Mémoire (P. U. F.). et   L'énergie spirituelle : I, V et VI (P. U. F.).
DUGAS, La mémoire et l'oubli (Flammarion).
BRIDOUX, Le souvenir (P. U. F.).
PIÉRON, L'évolution de la mémoire (Flam­marion).
RIBOT, Les maladies de la mémoire (P. U. F.).
DELAY, Les maladies de la mémoire (P. U. F.).
ELLENBERGER, Le mystère de la mémoire (Mont-Blanc).
PROUST, A la recherche du temps perdu : passim (Gallimard).
HALBWACHS, Les cadres sociaux de la mémoire (P. U. F.).
ALQUIÉ, Le désir d'éternité, chapitre III(P. U. F.).

Quelques livres de librairie pour approfondir le sujet.

Bibliothèque virtuelle
Copyright La taverne de faust [http://andani.fr]