Mémoire

Pour expliquer la mémoire, il est naturel qu'on fasse appel aux trois sortes de facteurs de la nature humaine : la société, le corps, l'esprit. D'où trois théories principales : sociologique, physiologique, psychologique à tendance spiritualiste.

2. Nature de la mémoire.
2-1) La conception sociologique.
exposé

Le souvenir est toujours — sauf dans la mémoire affective ­une reconstruction du passé. Il suffit de le regarder du dehors pour apercevoir les conditions sociales qui favorisent ou facilitent cette reconstruction; le socio­logue HALBWACHS les a appelées les cadres sociaux de la mémoire : traditions, fêtes périodiques, anniversaires, centenaires, commémorations diverses, sans parler naturellement des calendriers et autres chronologies. Le souvenir appa­raîtrait à l'intersection de ces cadres qui se recoupent ou se recouvrent.
Discussion. En fait, l'influence sociale est sans action profonde sur le souvenir. La société permet autant de reconstructions possibles qu'il y a de personnes singu­lières, ses cadres sont tout à fait anonymes et extérieurs. Le souvenir est, dans son essence, un phénomène psychologique affecté de plus d'un fort coefficient de sub­jectivité individuelle. C'est l'un des points sur lesquels éclate le plus la faiblesse générale de la conception sociologique quand elle prend la forme d'une explication systématique.

2-2) La conception physiologique.
exposé

Il est évident que le cerveau n'aura pas un rôle négligeable dans le phénomène mémoriel. Certains vont plus loin et déclarent avec RIBOT : « La mémoire est une fonction générale du système nerveux. » Ce que semble confirmer la pathologie de la mémoire : les troubles mnémiques comme l'amnésie sont liés à l'état défectueux de certaines régions du cortex (lésion par exemple).
On imaginait d'abord les souvenirs comme des clichés ou des objets déposés dans les circonvolutions cérébrales puis, dépassant cette conception statique, on a pensé que des cellules fonctionnant ensemble conservent une aptitude à le faire à nouveau au passage de l'influx nerveux, d'où le rappel des souvenirs.
De toute façon on tend alors à croire que les souvenirs sont localisés dans la substance cérébrale et qu'une destruction partielle du cerveau peut les abolir.

discussion

La théorie physiologique ainsi conçue n'est qu'une application de l'épiphénoménisme, doctrine absolument incapable de rendre compte de la pré­sence et de l'importance de l'esprit dans la condition humaine. La vraie mémoire suppose la pensée, la conscience de soi et la reprise par la conscience de son propre passé : ce dont témoignent l'évocation, la reconnaissance et la localisation des souve­nirs, non plus dans les neurones corticaux mais dans l'histoire intérieure vécue par le moi.

2-3) La conception psychologique et spiritualiste : Bergson.
exposé

BERGSON s'est élevé avec vigueur contre l'idée d'un cerveau-réceptacle où les souvenirs seraient contenus comme des clichés photographiques, des disques durs. Pour lui le cerveau emmagasine simplement des habitudes motrices. Il faut distinguer radicalement deux formes de mémoire :

La mémoire-habitude n'est que la conservation du passé dans les mécanismes moteurs de l'organisme. Elle utilise le passé pour l'action présente mais sans se soucier de le reconnaître comme tel. Comme l'habitude, elle s'acquiert par la répétition d'un même effort.

La mémoire pure ou mémoire-souvenir est tout autre chose. Elle enregistre le passé sous forme d'images-souvenirs qui gardent leur qualité originale, leur couleur psychique, leur place dans le temps intérieur et l'histoire vécue du moi. Loin de se constituer par la répétition — qui est le processus de formation de l'habitude — elle conserve des souvenirs qui en tant que tels représentent des événements uniques de la vie intérieure, dont l'essence est d'avoir une date et de ne se reproduire jamais.

Alors que la première forme de mémoire est nécessairement utile et tournée vers l'action, la mémoire-souvenir permet de rêver le passé. Elle est en elle-même profondément spirituelle et de plus elle accuse l'activité de l'esprit au lieu d'être un enregistrement passif, car elle permet aussi le rappel intelligent et l'évocation volontaire.

La différenciation des deux mémoires. Pour les différencier BERGSON donne l'exemple, resté célèbre, de la leçon apprise par coeur. Autre chose est de la savoir et d'en répéter le texte une fois imprimé dans la mémoire; autre chose est de chercher comment la leçon a été apprise, d'évoquer les circonstances qui accompagnaient chacune de ses lectures comme autant d'événements du moi, de moments irréductibles de l'histoire personnelle. La première mémoire n'est pas digne de ce nom : elle répète le passé tout comme l'habitude et met en branle de purs et simples mécanismes. « A vrai dire, elle ne nous représente plus notre passé, elle le joue et si elle mérite encore le nom de mémoire, ce n'est plus parce qu'elle conserve des images anciennes, mais parce qu'elle en prolonge l'effet utile jusqu'au moment présent. »

Le lien des deux mémoires fait apparaître la fonction du cerveau. La vie mentale est comparable à un cône dont la base contient la totalité des souvenirs-purs cependant que le sommet s'inscrit sur le plan de l'action là où s'effectue la représentation actuelle de l'univers. C'est à la base que se situe la mémoire pure, au sommet ou à la pointe la mémoire habitude, liée aux mécanismes corporels. Leur relation est assurée par un schéma dynamique, c'est-à-dire un effort intellectuel qui actualise parmi les souvenirs ceux qui sont utiles à la représentation actuelle, sont appelés à jouer sur le plan de l'action. Cela ne se fait pas sans effort, car
l'évocation volontaire d'un souvenir consiste à traverser une série de plans de conscience différents, l'un après l'autre dans une direction déterminée. » Les souvenirs purs sont en eux-mêmes plongés dans l'inconscient où ils demeurent à l'état latent et virtuel dans une sorte d'impuissance. Les deux mémoires sont donc complémentaires.
C'est ici qu'intervient le cerveau : situé à l'extrême pointe de la vie mentale il en est l'instrument d'actualisation. D'un côté, il écarte tous les souvenirs qui sont momentanément inutiles, de l'autre il favorise la sélection et l'actualisation de ceux dont a besoin la conscience agissante : « Il ne sert pas à conserver le passé mais à le masquer d'abord puis à en laisser transparaître ce qui est pratiquement utile. »

L'interprétation des maladies de la mémoire et du psychisme en général découle des positions précédentes. BERGSON n'aura pas de peine à rejeter l'idée que le cerveau conserve les souvenirs et que les pertes ou diminutions de la mémoire consistent dans la destruction ou l'altération des dispositifs cérébraux. Ce qui est atteint dans l'amnésie et les autres troubles mémoriels, ce ne sont pas les souvenirs purs, ce sont les mécanismes sensori-moteurs, que permettent leur actualisation, leur réincarnation en quelque sorte. La lésion cérébrale, la détérioration de tel groupe de cellules corticales entraîne un affaiblissement fonction­nel de la mémoire « sans qu'il faille supposer en aucune manière une provision de souvenirs accumulée dans le cerveau ». Les connexions sensori-motrices une fois défectueuses, les souvenirs purs se trouvent condamnés à l'impuissance ou au désordre.
C'est que si le corps a « pour unique fonction d'orienter la mémoire vers le réel et de la relier au présent », la mémoire en elle-même est purement spirituelle, absolument indépendante de la matière. Par où BERGSON rejoint DESCARTES qui, évoquant la possibilité de retrouver de l'autre côté du tombeau ceux qu'on aime, déclare : « Nous les irons trouver quelque jour, même avec la souvenance du passé, car je reconnais en nous une mémoire intellectuelle, qui est assurément indépendante du corps. »
Discussion de la conception bergsonienne. On ne saurait refuser la force et la beauté à la conception bergsonienne. Elle est la plus intéressante qui ait été proposée pour faire de la mémoire autre chose qu'une simple fonction du système nerveux.
Ce qu'on pourrait opposer à BERGSON, c'est que la doctrine spiritualiste n'est pas forcément liée à l'idée d'une mémoire immatérielle. On peut considérer la mémoire comme physiologique et n'en maintenir pas moins l'irréductibilité de l'esprit à la matière ou à ses conditions biologiques d'existence. Mais BERGSON a tenu à dégager l'originalité de l'esprit là même où elle risquait d'être le plus contes­tée, sur le terrain de la mémoire et dans ce souvenir qui est, selon ses propres termes, « le point d'intersection entre l'esprit et la matière. »
Une autre objection, d'inspiration très différente, consisterait à lui opposer les découvertes récentes de l'hypnopédie invoquées en faveur de l'explication physio­logique de la mémoire. Nous y venons immédiatement.

2-4) Le problème de l'hypnopédie.

Chacun sait les effets du sommeil sur un texte ou une leçon appris la veille au soir : une sorte de maturation inconsciente se produit qui favorise étrangement la fixation, la mémorisation : l'hypnopédie ou enseignement à la faveur du sommeil part de cette expérience banale pour réduire l'effort mental dans l'acquisition des connaissances et assurer en même temps leur parfaite conservation grâce à une suggestion auditive automatique.
L'appareil utilisé est un magnétophone, par exemple l' automatophone de M. GENNEVAY, auquel on adjoint un dispositif de mise en route à heures fixes. Dans le silence de la nuit, ce bas-parleur ou micro-parleur articule les sons juste à la limite de la perceptibilité et de l'intelligibilité, sans réveiller le dormeur bien entendu. Comme les seuils sensoriels sont beaucoup plus bas qu'à l'état de veille, le sujet enregistre sans s'en apercevoir les phrases prononcées par la voix chucho­tante, qui est celle d'un professeur ou la sienne propre, si l'on a pris soin de lui faire enregistrer lui-même sa leçon la veille. Au réveil le sujet répète sans diffi­culté le texte ainsi mémorisé.
Comme la méthode suppose la répétition, on procède à un minutage de la nuit hypnopédique. Avant de se coucher le sujet étudie et répète le texte à apprendre. On lui laisse ensuite plusieurs heures dites d'endormissement, après quoi on fait alterner des périodes de répétition automatique et des périodes de sommeil paisible, à une fréquence assurée par l'appareil : au réveil la mémorisa­tion est achevée, le sujet n'a plus qu'à procéder à une consolidation consciente des connaissances acquises.
— Les avantages d'une telle technique de conservation sont évidents, mais les inconvénients ne sont pas moindres :

Si la science vient en dormant (comme la fortune), que devient l'effort intellectuel — si fructueux par lui-même — qui présidait jusqu'ici à l'acquisition de connaissances conquises du moins autant qu'acquises?

L'hypnopédie risque de contribuer à la confusion de la vraie culture avec une érudition, plus automatique encore que l'érudition livresque. Elle dispense de réfléchir, bien qu'elle puisse alléger l'esprit.

L'hypnopédie est une arme à double tranchant par l'action qu'elle a sur l'inconscient livré sans défense à « ces voix chuchotantes ». On devine quel instrument sournois et redoutable elle pourrait être pour les publicités les moins avouables, les propagandes les plus dangereuses insinuant leur poison dans le psychisme secret à la faveur du sommeil. ALDOUS HUXLEY nous en a avertis dans le Meilleur des Mondes.

Il est vrai que tout dépend de l'usage qu'on peut en faire et de l'intention — morale ou non — qui préside à ses applications.

Sur la question de la nature de la mémoire, l'hypnopédie semble d'abord donner raison à la conception physiologique et contredire la conception bergsonienne. Il n'en est rien cependant car la mémorisation des connaissances n'est pas la formation des souvenirs. Les choses retenues par la technique hypno­pédi que relèvent de cette mémoire-habitude, faculté d'enregistrement mécanique dont BERGSON nous a enseigné qu'elle n'était pas la vraie mémoire spirituelle.

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