Mémoire

De nombreux souvenirs vivent en nous et composent la trame de notre histoire intérieure, le passé fait partie intégrante de notre personnalité. Tout cela relève de la mémoire, mais en quoi consiste-t-elle?

1. Fonctions de la mémoire.

Au sens strict la mémoire est la fonction qui permet de se représenter le passé comme tel, le pouvoir de reproduire ou d'évoquer un état de conscience passé avec ce caractère qu'il est reconnu comme tel par le sujet.
Dans l'ensemble de la fonction on peut discerner en dépit de son unité trois opérations fondamentales :

Ce qui conduit naturellement à étudier la nature du souvenir et la question de l'oubli.

1-1) Acquisition ou fixation des souvenirs.

Le problème est de savoir quelles conditions sont requises pour que se forment des souvenirs et quelles sortes de facteurs président à cette formation.
Le facteur biologique. Nous en reportons l'étude à la section 2 où se trouve exposées la théorie physiologique de la mémoire et la question de l'hypnopédie.
La répétition. C'est un phénomène d'ordre psycho-organique, associé à la loi de maturation qui veut qu'un certain intervalle soit ménagé entre les actes de répétition pour assurer une meilleure fixation. De toute façon une maturation, même sans répétition, est toujours nécessaire pour que les connais­sances s'incorporent à la masse du psychisme. Et les souvenirs aussi malgré leur unicité.
La loi d'intérêt et le facteur affectif. Il est évident que nous retien­drons d'autant mieux ce qui nous intéresse davantage, ce qui nous plaît, nous passionne ou nous attache, ou bien encore ce qui nous a ému. RIVAROL le dit justement : « La mémoire est toujours aux ordres du coeur. » Et ROYER-COLLARD déclare : « On ne se souvient pas des choses, on ne se souvient jamais que de soi-même. » Autant dire : on ne se souvient que de ce qu'on met de soi-même dans les choses et précisément en raison de l'intérêt qu'on y porte, de l'affecti­vité qu'on y attache, de la part de personnalité qu'on y associe. « Nous rete­nons très bien ce qui touche notre sensibilité dans sa nature particulière, écrit A. BRIDOUX... La mémoire est révélatrice des tendances, des goûts, des passions... Le distrait, l'oublieux sont souvent des indifférents. »
Quant au problème de la mémoire affective proprement dite, nous le posons un peu plus loin.
Le facteur social. Envisagé dans la section suivante à propos de la théorie sociologique de la mémoire.
L'activité de l'esprit. Elle est considérable comme cette étude doit le montrer : par exemple dans la sélection des représentations dignes d'être fixées, dans l'organisation de l'oubli rationnel, dans l'acquisition de la culture. Cependant les souvenirs s'imposent parfois au sujet malgré lui et sans qu'il les ait convoqués. Il peut se produire une réviviscence des souvenirs qui est par définition une réapparition spontanée et involontaire. Il faut apprendre à être maître de ses souvenirs.

1-2) L'évocation ou le rappel des souvenirs.

Il n'y a pas de mémoire sans conservation, semble-t-il, mais que serait la conservation des souvenirs sans la possibilité de les rappeler ou de les évoquer?
Or, pour mieux comprendre le rappel, il est nécessaire d'étudier son contraire : l'oubli. On l'a dit paradoxalement : la mémoire est la faculté d'oublier. C'est en effet un filtre qui élimine tout autant qu'il retient et l'oubli est une manifestation de cette fonction d'abstraction. Mais il y a plusieurs formes d'oubli.
L'oubli anormal qui tient à l'impuissance radicale d'évoquer un souvenir. Il prend une forme pathologique dans l'amnésie évidemment, mais c'est une expérience désagréable que nous faisons tous.
L'oubli inconscient : il s'agit alors de ce que nous ne voulons pas nous rappeler et que nous finissons par oublier en effet, du moins quelque temps, pour l'avoir refoulé, enfoui dans le monde souterrain de l'inconscient où se nouent les complexes. Oubli malsain dans une certaine mesure mais qui peut être également bienfaisant pour l'équilibre de la personnalité.
L'oubli normal spontané est l'opération même de l'abstraction qui nous fait négliger inévitablement certains aspects des êtres et des choses, dans une sélection dictée par la loi d'intérêt, au moment même de l'acquisition des souve­nirs.
L'oubli normal rationnel. Il est réfléchi et volontaire. Il consiste dans une organisation des connaissances permettant à l'esprit de retenir l'essentiel et de laisser tomber le superflu.
Nous ne saurions tout retenir si nous ne voulons être accablés par le poids des représentations. Savoir oublier et savoir retenir sont deux aspects de l'art d'apprendre et de se cultiver.
L'oubli a donc une double fonction. D'un côté il dégage la conscience du poids abusif du passé, la libère en quelque sorte, et lui permet de tourner ses regards vers l'avenir, il répond aux nécessités de l'adaptation, qui demande que certains souvenirs seulement viennent jouer dans l'action présente. D'un autre côté il est cette diminution, cette perte de substance, cette épreuve dou­loureuse que nous ressentons dans l'oubli anormal. Il est à la fois positif et négatif.
Venons-en maintenant au rappel. Il présente deux formes principales :
Le rappel spontané, involontaire qui s'effectue en nous malgré nous dans le processus de l'idéation, quand les représentations affluent dans la cons­cience, et que s'ouvre le bal de l'association des idées. Très utile, ce phénomène peut devenir cependant fâcheux : par exemple dans le cas d'un refrain obsé­dant ou de telle autre pensée importune, ou encore lorsqu'il conduit à penser de façon confuse et désordonnée, ou enfin dans l'hypermnésie, forme patholo­gique de la mémoire qui en est une exagération morbide et accablante.
Le rappel volontaire et réfléchi est une évocation qui s'accompagne d'effort mental intentionnel. L'une des principales difficultés est de savoir si le passé revient alors tel qu'il fut vraiment ou s'il se trouve au contraire recons­truit par la conscience. La remémoration proprement dite — qui est une évoca­tion volontaire — suppose un travail de reconstruction du passé, il faut la distinguer de la simple réminiscence qui n'est que le retour d'un souvenir confus. De plus, la conscience est mobile, le moi évolue et il serait surprenant que les souvenirs restassent figés à jamais dans le fond de l'esprit sans être atteints par cette refonte incessante de la vie intérieure dont ils font partie intégrante. Les souvenirs se constituent, se décantent, s'organisent, s'associent, si bien qu'il faut non seulement les rappeler mais encore les reconstruire, les identifier, les rétablir autant que possible dans leur vérité.
« Les souvenirs sont des pensées. Comme toutes les pensées, ils impliquent jugement et raisonnement appliqués à l'objet qui leur est propre, et nécessité de justification. » (A. Bridoux.)
Il est vrai qu'il existe des éléments qui favorisent la remémoration, que l'esprit se les donne à lui-même ou qu'ils lui soient fournis par l'objet. On a constaté qu'il est plus facile de se rappeler ce qui est organisé, ordonné, pris dans une structure ou une forme, porté par un rythme, conditionné par un ensemble ou un contexte.
Inutile de mentionner les divers procédés mnémotechniques qui entendent nous faciliter le rappel des souvenirs ou plutôt des connaissances acquises.
Leur intérêt pratique est évident, leur intérêt psychologique moindre car ils sont surtout faits pour apprendre par coeur et concernent plutôt ce qu'on appelle la mémoration ou la mémorisation, autrement dit la mémoire mécanique.
L'effort de rappel a été remarquablement analysé par BERGSON. Il y voit un cas particulier de l'effort intellectuel; il l'explique par la progression, à travers les plans de conscience, d'un schéma dynamique qui donne la direction et le sens des représentations à évoquer.

1-3) Reconnaissance et localisation des souvenirs.

Ce sont là deux fonctions étroitement liées et également caractéristiques de la vraie mémoire.
La reconnaissance est l'opération par laquelle nous identifions un état actuel de la conscience avec un état antérieurement vécu, en lui assignant la qualité de passé. C'est dire à quel point elle est essentielle à la définition de la mémoire spirituelle et authentique.
Elle nous permet, entre autres choses, de ne pas confondre le passé avec l'irréel frappé d'intemporalité et de différencier, ipso facto, l'image et le sou­venir ou, en tout cas, l'image proprement dite de l'image-souvenir.
Familière, la reconnaissance n'en est pas moins étrange et paradoxale : ce phénomène présent actuellement à la conscience est cependant identifié comme passé et inversement ce phénomène passé est présent par le sortilège de l'évocation.
La reconnaissance ne prend pas toujours la forme d'une conscience expli­cite :

La reconnaissance des souvenirs est une tentative faite par le sujet pour assurer la continuité de la personnalité, l'identité du moi.
La localisation des souvenirs ne doit pas être confondue avec leur éven­tuelle localisation dans le territoire cérébral. C'est l'opération qui permet de replacer les souvenirs dans l'histoire intérieure, de les situer les uns par rapport
aux autres dans leur succession vécue, de rétablir leur chronologie intime et
personnelle.
Un souvenir non reconnu ne serait qu'un fantôme impuissant et inutile
dans l'univers mental. Il faut, autant que possible, qu'il soit inséré dans un ordre pour être mieux identifié. Toutefois l'esprit n'est pas sans pouvoir sur cette fonction.

1-4) Le problème de la mémoire affective.

La notion de mémoire affective n'est pas des plus claires et il faut avouer qu'elle embarrasse les psychologues. C'est que la mémoire est généralement considérée comme un phénomène représentatif et non affectif, nonobstant la coloration émotionnelle qui peut teinter le souvenir rappelé et les facteurs affectifs qui jouent dans l'acquisition et l'évocation des souvenirs.
Pour qu'il y eût mémoire affective proprement dite, il faudrait que fût possible une renaissance directe des états affectifs passés sans l'intermédiaire des représentations intellectuelles.
Le problème devient ceci : comment l'émotion passée peut-elle renaître dans la conscience tout en étant reconnue comme passée et sentie à nouveau comme émotion? Le psychologue CLAPARÈDE déclare : « Pour moi il y a impossibilité de ressentir une émotion comme passée. État affectif et projection dans le passé sont incompatibles. »
Pourtant il semble bien que la mémoire affective soit une chose vécue, un fait d'expérience intérieure. Chacun pourrait en témoigner et on sait le rôle qu'elle joue chez les grands écrivains introspectifs de ROUSSEAU à MARCEL PROUST. Nous avons en nous tout un courant de dispositions affectives permanentes : la tonalité affective fondamentale fournit à nos souvenirs leurs harmoniques émotionnelles indépendamment de toute opération proprement intellectuelle.

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