Langage

On peut dire a priori et sans risque d'erreur que les rapports du langage et de la pensée sont des relations. d'interdépendance, d'étroite solidarité et de soutien réciproque. Il peut même paraître artificiel de les dissocier pour les mettre en face l'un de l'autre et s'interroger sur leur influence réciproque. Il ne suffit point cependant de constater leur corrélation et il faut examiner les difficultés attachées à leur commerce.

2. Le langage et la pensée.

Le langage est un moyen d'expression nous allons voir qu'elles sont ses liens avec la pensée.

2-1) Influence de la pensée sur le langage.

Il est logique de le tenir pour l'instrument ou l'organe d'une pensée qui lui serait préexistante. En ce sens DE BONALD a pu dire : « L'homme pense sa parole avant de parler sa pensée. » Mais certains
psychologues nous diront qu'il ne saurait y avoir de pensée sans une parole intérieure qui l'accompagne implicitement, sans ce langage informulé, dont parle V. EGGER « qui fait que ce sont encore des mots que nous prononçons, lisons ou entendons dans l'intimité de la conscience. »
Il faut donc préciser que la pensée est antérieure au langage, ce n'est pas d'une antériorité dans le temps qu'il s'agit mais d'une antériorité logique, c'est-à-dire d'une condition a priori rendant possible le langage articulé et rationnel. DESCARTES l'avait vu qui disait que seuls les hommes parlent « en témoignant qu'ils pensent ce qu'ils disent » et qui attribuait cette prérogative à la présence de la raison dans la nature humaine. En étudiant le psychisme de l'enfant on ne saurait dire ce qui précède du langage ou de la pensée mais on ne peut nier que la pensée soit la condition sine qua non du langage, qu'elle en soit la source et qu'elle le charge de multiples significations, de multiples valeurs. Non contente d'en être la source, elle lui demeure immanente comme une sève intérieure nour­ricière. Coupé de la pensée le langage se dessèche, dépérit, se dégrade, n'est plus qu'un ensemble de signes privés de signification intrinsèque, un formulaire vide et sans vie. Les mots ne sont jamais que des variables ou des quantités indéter­minées : ils ne prennent une valeur et une fonction précises que par la grâce de la pensée qui les affecte d'un sens en les irradiant d'une intention de signification.
Spécifions qu'il ne faut pas confondre avec la parole humaine — pénétrée de spiritualité — les signaux que les animaux échangent entre eux et le langage émotionnel par lequel les êtres vivants supérieurs traduisent leurs besoins et leurs états affectifs.
« Quant aux bêtes, écrit DESCARTES, on ne peut dire qu'elles parlent entre elles et que nous ne les entendons pas; car comme les chiens et quelques autres animaux nous expriment leurs passions, ils nous exprimeraient aussi bien leurs pensées, s'ils en avaient. »
Lorsque le naturaliste KARL VON FRISCH — déjà surnommé l'Homère des abeilles — nous parle du langage des abeilles, il entend par là que ces insectes se transmettent des renseignements en dansant des figures précises et variées sur les rayons de miel : rien là qui ressemble à la parole humaine et qui puisse infirmer la théorie cartésienne.

2-2) Influence du langage sur la pensée.

Inversement, le langage permet à la pensée de prendre corps, il la développe, la consolide et l'explicite. H. DELACROIX le dit justement : « La pensée avant le langage est une nébuleuse. » L'informulé risque d'être l'informe tant qu'il n'a pas été mis en forme par le langage. Et l'on n'est pas bien certain de ce que l'on pense tant qu'on ne l'a pas exprimé par la parole écrite ou orale. Dans le langage la pensée prend conscience d'elle-même et trouve une chance d'incarnation.

En résumé, la pensée s'organise et se discipline par le langage, fût-ce en vue d'une communication qui exige précisément cette mise en forme intelligible. Bien plus, la pensée s'élève aux idées abstraites et générales, aux concepts avec l'aide des mots. L'intelligence conceptuelle est étroitement liée au langage : il ne peut y avoir de pensée du général s'il n'y a pas de signe du général. Ce signe qui doit désigner une classe d'objets et doit être distinct de ces objets pris dans leur individualité, c'est le terme, c'est-à-dire le mot. On a pu dire que par le langage l'intelligence devenait raison ; nous dirons plutôt que par lui elle se manifeste comme raison.

2-3) Pathologie du langage.

Le langage humain est un phénomène essentiellement psychique mais il a aussi des conditions cérébrales et les maladies du langage — qui sont toutes des variétés de l'aphasie — posent des problèmes qui sont aux confins de la psychologie et de la physiologie, tout comme les maladies de la mémoire ou des autres fonctions mentales.
Si l'on admet l'irréductible originalité de l'esprit, on doit absolument condam­ner l'idée que des images verbales sont déposées comme des clichés dans les circonvolutions cérébrales. Le cerveau est un système de mécanismes moteurs, non un réservoir de faits psychiques. Il est seulement possible de délimiter dans le cortex des régions où se produisent des processus nerveux fonctionnellement adaptés à l'actualisation du langage. Ce qui est atteint dans l'aphasie par exemple ce sont bien ces mécanismes moteurs, ce clavier nécessaire à la manifestation de la parole humaine et non le langage dans sa qualité de fonction psychologique.
Pour bien s'entendre il faudrait distinguer dans le langage deux aspects : l'aspect biologique constitué par un ensemble de dispositions anatomiques et physiologiques, l'aspect psychologique constitué par l'activité qui permet à la pensée de s'exprimer par un système de signes intentionnels. Le terme langage n'a pas le même sens en neurologie et en psychologie : c'est la moindre des choses que d'en tenir compte.

2-4) Les langues.

Si le langage est une fonction psychologique attachée à la présence de la pensée dans le psychisme humain, on sait qu'il existe une grande diversité de langues qui en sont la manifestation historique et empirique.
Une langue est un système d'expression verbale comportant un vocabulaire et une grammaire, système en usage dans telle ou telle société humaine, actuel­lement existante ou disparue.
Nous laisserons ici tous les problèmes que soulève la linguistique, l'étude historique et comparée des diverses langues. On a songé à réduire cette multiplicité des langues humaines qui est peut-être le morcellement d'une unité perdue.
DESCARTES avait pensé à une langue universelle qui pût exprimer de façon logique les rapports entre les idées sous le signe de la raison. LEIBNIZ devait reprendre ce projet sous le nom de Caractéristique universelle et tenter de consti­tuer un système de notations des concepts fondamentaux de la pensée humaine, ambition que prolonge plus modestement la Logistique contemporaine.
Cela soulève, entre autres difficultés, celle du parallélisme logico-grammatical c'est-à-dire de la correspondance entre les catégories conceptuelles et les caté­gories grammaticales.

2-5) La parole et le style.

Au coeur du langage, la parole dont on ne saurait trop souligner l'importance spirituelle. GUSDORF y voit justement « la réalité humaine telle qu'elle se fait jour dans l'expression et l'affirmation de la personne, d'ordre moral et métaphysique. »
Le style proprement dit c'est la manière d'écrire ou la façon de parler. Il est l'homme même, selon le mot de BUFFON, c'est-à-dire la marque de l'originalité personnelle, le cachet d'un moi toujours unique et incomparable, dont les dons sont en outre plus ou moins éclatants. A la limite et au figuré il y a un style de vie propre à chacun et révélateur de la personnalité.

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