Imagination
5. Philosophie de l'imagination.

Multiples sont les aspects de l'imagination et cela conduit à se demander si l'on parle bien chaque fois de la même faculté. En tenant compte de cette pluralité on peut lui reconnaître des fonctions très diverses.

5-1) La fonction de l'irréel.

Il nous semble que la vraie fonction de l'imagination est d'introduire au monde de l'irréel comme nous l'avons exposé section 1 dans le paragraphe sur les deux formes de l'imagination. A cette façon de voir on oppose d'habitude qu'il s'agirait d'une imagination déréifiée, c'est-à-dire coupée du réel et du sensible, dont on veut qu'elle soit tributaire. La controverse soulève toute une série de difficultés : on pourrait y rattacher par exemple le conflit de la peinture figurative et de la peinture abstraite ou non figurative.

5-2) La fonction pratique.

Certains psychologues voient dans l'imagination une faculté orientée dans la direction du réel, en ce sens qu'elle prépare l'action dont elle donne à l'avance le schéma, un peu comme Bergson voulait que la perception fût une action virtuelle sur les choses. Cela expliquerait que l'homme d'action ait besoin d'être un imaginatif pour réaliser précisément ses idées et les appliquer au réel.
Dans un sens différent Descartes y avait vu une faculté permettant de connaître l'intime union de l'esprit et du corps, imaginer pour lui c'est contempler la figure d'une chose corporelle.

5-3) Imagination et invention.

L'imagination créatrice est souvent prise pour synonyme d'invention.
L'invention nous paraît une synthèse trop complexe pour s'y réduire mais il est certain que l'imagination y joue un rôle très important à côté de cette lumière spéciale qui s'appelle l'inspiration et qui est un phénomène d'intuition divinatrice.

5-4) Imagination et liberté.

On doit à Sartre cette idée extrêmement intéressante que l'imagination témoigne pour la liberté. En effet, si l'imagination permet le dépassement de la réalité, la substitution du monde irréel de l'imaginaire au monde réel de la perception, elle révèle par là même la liberté de l'homme. Sans elle nous serions « englués dans l'existant » ou dans le sensible, pour reprendre un mot de l'auteur. D'où les formules au style un peu spécial : « Pour qu'une conscience puisse poser une thèse d'irréalité, il faut qu'elle soit libre. La néantisation du monde comme totalité est l'envers de la liberté de la conscience. » Ainsi cette liberté, que les déterministes ne parviennent pas à concevoir, Sartre la découvre dans une faculté qui ne paraissait pas d'abord la supposer et qui la révèle pourtant avec une évidence invincible : « C'est parce qu'il est transcendentalement libre que l'homme imagine... l'imagination est la conscience tout entière en tant qu'elle réalise sa liberté. »

5-5) Métaphysique de l'imaginaire.

De quelque nom qu'il faille nommer la fonction de l'irréel, le monde imaginaire se propose à notre esprit, en face du monde réel et cette dualité nous met en présence d'un divorce dont il faut élucider le sens.
D'un côté le monde imaginaire s'offre à nous paré de toutes les grâces, de toutes les séductions puisque c'est un univers délivré des servitudes qui pèsent sur la vie, mais il est, par définition, privé de réalité, radicalement fictif et chimérique comme un songe trop beau pour être vrai.
De l'autre, le monde réel passe pour n'avoir pas la poésie du songe, les prestiges de la féerie, la séduction de l'irréel. Le poète le dit : « Je sortirai quant à moi satisfait d'un monde où l'action n'est pas la soeur du rêve ».
En revanche il possède la consistance et la posivité de ce qui existe.
Nous souhaiterions que les deux choses fussent ensemble, que le rêve et la réalité, au lieu de s'exclure mutuellement, se fusionnent et s'exaltent. L'imagination, en nous donnant le sens du merveilleux, nous donne en même temps l'avant-goût, le pressentiment d'une réalité plus belle que celle qui nous est offerte mais elle nous déçoit dans cette révélation même puisqu'elle est incapable de lui conférer une suffisante réalité.

Les surréalistes ont cru résoudre le problème par la notion de surréel : « Il s'agissait, nous dit A. Breton, de remplacer la soumission à la réalité par la création d'une réalité supérieure, d'une surréalité ». Tentative vaine puisque l'aventure restera précisément de l'ordre de l'imaginaire, y compris ses actualisations esthétiques, et puisque la mort brise à jamais le rêve des hommes.
« L'existence est ailleurs », s'écriait A. Rimbaud. De cet ailleurs, seul le spiritualisme peut donner la définition. Le refus du réel est l'expression de la nostalgie du paradis perdu, plus exactement la pensée de l'imaginaire traduit le désir d'un monde qui aurait à la fois la beauté du songe et la consistance du réel, parce que la conscience y trouverait enfin la plénitude et la splendeur de l'être.
L'imagination témoignerait alors non seulement pour l'irréel ou le surréel, mais pour le surnaturel. Elle donnerait un sens au tourment de l'ailleurs qui est au coeur de l'homme. Elle serait l'un des moyens permettant à l'esprit de s'élever à Dieu.

❖ Bibliographie
SARTRE, L'imaginaire,  psychologie phénoménologique de l'imagination.
BURLOUD, La pensée conceptuelle, chapitre et II.
A. BRETON, Les manifestes du surréalisme.
BERGSON, Matière et mémoire : passim.
RIBOT, Essai sur l'imagination créatrice.
FREUD, La science des rêves.
BERGSON, L'énergie spirituelle : IV, le Rêve.  Essai sur les données immédiates de la conscience.
LHERMITTE, Les rêves.
DELACROIX, Psychologie de l'art.
BARUK, Psychoses et névroses.

Quelques livres de librairie pour approfondir le sujet.

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