Imagination
2. La rêverie.

Rêve et rêverie : deux phénomènes qui ne sont pas toujours faciles à différencier ou plue qui sont pris l'un pour l'autre dans le commun langage ainsi que dans la littérature quand l'homme est tenu pour un rêveur définitif. Il convient de les étudier séparément avant de retrouver leur unité.
A l'état de veille la pensée est le plus souvent tendue vers l'action, vers la tâche qu'il faut accomplir, qu'elle soit d'ordre pratique ou d'ordre désintéressé : manoeuvrer un outil ou résoudre une équation. Mais il advient par moment que l'attention se relâche — distraction ou fatigue — que l'esprit se porte ailleurs et se laisse dériver à sa fantaisie dans l'imaginaire : c'est la rêverie. Simple songerie de quelques instants ou bien état prolongé par le sujet qui s'y abandonne, même si ce n'est pas très agréable.
La conscience se détache du plan de l'action, la tension psychologique baisse au dire des psychologues : c'est alors qu'apparaissent les images dans une sorte de défilé, de farandole tendant à s'imposer dans son caprice, sa fantaisie, son désordre apparent, mais cachant un ordre secret qui n'est pas celui de la pensée logique.
L'abandon à la rêverie, à sa musique discrète, à son charme berceur, à son défilé d'images fluides et vaporeuses est évoqué de façon prestigieuse par de très nombreux poèmes de Verlaine, notamment : Paysages tristes.
Le plus souvent la rêverie s'accompagne de recueillement, de mélancolie douce; les images qui la composent sont reliées entre elles par une disposition affective qui fait leur unité, leur enchaînement et leur tonalité. Parfois ce sont des souvenirs qui ressuscitent des fragments du passé le plus intime, d'autres fois ce sont des thèmes qui reviennent et où nous reconnaissons le visage familier de nos désirs, de nos inquiétudes, de nos rêves. Mais toujours les associations d'idées (qui sont ici des images) ont un sens par rapport à l'affectivité, à l'inconscient et à la personnalité tout entière.
Reste à savoir ce que vaut la rêverie.
• Parfois elle n'est rien qu'une détente que s'accorde le moi sans autre conséquence ni prétention. On l'a dit joliment : c'est le dimanche de la pensée.
Flânerie pure et simple.
• Il arrive aussi qu'elle soit féconde et créatrice, « Oisiveté, mais pleine de pouvoir », comme dit P. Valéry, divagation mais combien précieuse, pour reprendre le mot de Mallarmé. C'est le cas chez les hommes de génie, ces rêveurs éveillés dont la rêverie est tout le contraire d'une faiblesse ou d'un échec.
• Il y a aussi un état de rêverie qui relève de la faiblesse psychologique, de l'impuissance à penser avec ordre, logique et netteté, d'un débordement de la pensée par le flot des images incontrôlées et vaines.
En effet tout le monde n'est pas Rimbaud tirant de sa rêverie des Illuminations : il y a donc une rêverie supérieure et une rêverie inférieure, sans parler de la rêverie franchement pathologique. En règle générale la valeur de la rêverie est fonction de la valeur du sujet en qui elle se déroule.
Le phénomène n'en est pas moins instructif et à plusieurs points de vue : par la rêverie le moi se crée un univers-refuge où il s'évade de temps en temps pour se soustraire à une réalité qui le déçoit; par elle se manifeste l'importance de l'imagination et de l'inconscient, par elle aussi se révèle cette logique affective, si différente de la logique intellectuelle et qui donne son fil conducteur aux associations qui paraissaient d'abord gratuites.

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