Histoire φ
2) Du moyen-âge au XVIe siècle.

L'éclatant développement des sciences mathématiques et des sciences de la nature qui, à partir de la Renaissance, reprit une tradition hellénique presque abandonnée depuis Archimède, créait à la philosophie des conditions nouvelles. L'abus de la discussion, avec ses arguments pour et contre, aboutissait au scepticisme exposé dans ses Essais par Montaigne (1533-1592) qui disait : « les choses humaines, à quelque bande qu'on penche, il se présente force apparences qui nous y confirment ». A l'inverse, la science illustrait la puissance d'une raison qui atteint des certitudes. La philosophie consiste alors à se demander comment ces certitudes ont été acquises et à quelles conditions d'autres peuvent être atteintes ; c'est l'âge où commence à s'affirmer la confiance dans le progrès humain et même dans un progrès indéfini ; où l'on envisage l'avenir et le développement plutôt que le passé et le retour à l'origine, où l'on scrute la nature de l'entendement humain pour en tirer le plus grand parti possible, en levant les obstacles qui l'arrêtent.

☀ Bacon (1561-1626).
Henri Poincaré
René Descartes

La question de la méthode est alors au premier plan ; à ce nouvel essor de la pensée, la logique d'Aristote, l'ancien organon, qui donnait seulement les règles de la discussion, partant de principes admis d'autorité, ne suffit plus. Bacon crée un «novum organum » qui doit permettre d'aller plus avant dans les secrets de la nature ; Descartes cherche une méthode universelle pour découvrir la vérité dans les sciences ; il ne s'agit pas d'inventorier, de classer, d'interpréter l'héritage du passé, mais d'enrichir progressivement la connaissance ; c'est une méthode d'invention que l'on demande, où chaque résultat n'existe pas pour lui-même, mais comme un moyen pour atteindre un résultat nouveau. C'est ici que nous avons le caractère propre de la pensée occidentale, qui la met en tête de l'humanité. A notre époque où l'on sent une certaine fatigue, une tendance à revenir à ces doctrines qui veulent nous faire sentir jusqu'au désespoir l'humilité de notre condition humaine, sans autre recours qu'un appel au transcendant, il est bon de rappeler la grandeur de la tâche que l'Occident doit accomplir et qui se définit d'une manière merveilleusement claire et précise dans sa philosophie.


Ce que nous présente cette philosophie, ce sont des types d'organisation du travail créateur de l'intelligence. Bacon se fait une idée très concrète des conditions de la réussite de la recherche dans les sciences physiques, quand il la fait dépendre d'une collaboration régulière qui distribue à chacun son rôle : observation, expérimentation qui fait varier les phénomènes, induction qui découvre leurs rapports fixes, à une époque où ces recherches étaient encore tenues, ou presque, pour des curiosités d'amateur. Bacon qui devait devenir au XVIIIe siècle l'idole des Français et des Anglais, voyait nettement qu'il ne pouvait plus s'agir, dans une philosophie progressive, d'une relation de maître à disciple, destinée à transmettre l'acquis, mais d'une coordination hiérarchisée où chacun se soumettait à un plan commun.

☀ Descartes (1596-1650).

Le philosophe français suivait une autre voie, mais qui ne contrariait nullement le plan d'organisation baconien, qu'il estimait au contraire comme indispensable. Passionné de certitude, il chercha avant tout, dans son Discours de la Méthode, les conditions d'une philosophie certaine, soustraite au doute et à la discussion. Sa philosophie est toute de réflexion : c'est celle d'un esprit qui s'isole, pour ne pas se laisser subjuguer par des opinions incertaines issues de la perception sensible, du milieu social ou de la tradition. Le devoir du philosophe est de retourner à l'origine pour rebâtir, par les forces propres de son esprit, un édifice solide qui ne soit pas dû au hasard des contacts avec la vie. Non que Descartes ne songe, tel Bacon, aux services que la philosophie doit rendre à l'homme ; dans sa pensée, ses résultats doivent être une mécanique qui facilite le travail humain, une médecine fondée sur la connaissance exacte du corps, une morale qui doit assurer à l'homme la maîtrise de soi. Mais de pareils résultats ne peuvent s'obtenir par simple empirisme et doivent être fondés sur une connaissance certaine de la matière et de la nature humaine. Or, seules, jusqu'ici, les mathématiques atteignent la certitude ; le problème est alors de trouver une science de la nature et de l'homme dont la certitude soit équivalente ou même supérieure à celle des mathématiques. La certitude des mathématiques vient de leur méthode ; elles partent de propositions évidentes dont elles déduisent d'autres propositions qui, par là même, deviennent aussi certaines que les premières, et la méthode consiste dans l'ordre dans lequel elle fait cette déduction.

Henri Poincaré
René Descartes

De même en métaphysique on partira d'une proposition immédiatement évidente, qui résiste à tous les doutes (je pense donc je suis) ; on y rattachera l'existence de Dieu, créateur de notre entendement, être parfait dont la bonté nous garantit que nous ne saurions nous tromper chaque fois que nos jugements se règlent sur une idée claire et distincte. La nature de la matière nous, sera entièrement dévoilée par l'idée claire et distincte de l'étendue, et ainsi, à la physique aristotélicienne reposant sur les idées confuses des qualités sensibles, se substituera la théorie parfaitement claire du mécanisme universel, qui ne voit dans les corps que des portions d'étendue mobiles, capables de réagir les unes sur les autres selon les lois du choc ; tel est le principe des explications physiques de détail ; les corps vivants sont compris, comme les autres, dans ce mécanisme, et il n'est donc nul besoin, pour expliquer les mouvements des animaux, d'une âme motrice, principe de la vie. L'âme, ainsi déchargée d'une fonction biologique qui relève du mécanisme, est cette pensée pure qui a été le point de départ de la réflexion métaphysique : l'initiative qu'elle prend dans cette réflexion, la possibilité qu'elle a de ne céder qu'aux idées claires et distinctes sont des preuves de la liberté : comme l'âme est unie au corps, cette liberté peut être entravée par des passions qui entraînent la volonté vers des biens apparents ; la morale consistera surtout dans le bon usage de ces passions, qui sera facilité par la connaissance du mécanisme corporel qui les cause, et l'on pourra faire d'elles un auxiliaire de la volonté. Spontanéité de la raison, libre initiative de la réflexion, qui élève l'homme au-dessus des préjugés et des passions, tel est le thème nouveau, essentiel que Descartes introduit dans la philosophie et qui ne périra qu'avec notre civilisation.

☀ Les continuateurs de Descartes.

L'univers, tel que l'imaginent les grands métaphysiciens qui ont suivi Descartes est un univers pénétré de raison, et aménagé, en quelque sorte, pour satisfaire l'entendement : le plus haut degré de la connaissance est en même temps, pour Spinoza, le plus haut degré de liberté et l'union la plus étroite avec Dieu ; ce Dieu de Malebranche (1638-1715) prend l'ordre pour règle de ses volontés ; le Dieu de Leibniz  (1646-1716), subordonne sa volonté à son entendement, et il crée le meilleur des mondes possibles. Pourtant, ces grands métaphysiciens du XVIIe siècle ont été infidèles à l'esprit cartésien, en ce sens qu'ils ont réalisé dans un absolu transcendant une méthode parfaite, alors que Descartes proposait la méthode non pas comme expression de l'activité divine, mais comme règle de l'activité de l'entendement humain. L'unité de cet entendement, l'unité mentale de l'espèce humaine était le postulat commun de toutes ces philosophies. On le retrouve même chez Locke (1632-1704) qui, bien que niant la thèse cartésienne de l'innéité des idées et les faisant naître des sensations admet que, chez tous, se forment les mêmes principes intellectuels. Chez les plus hardis, cette notion de l'unité humaine aboutit à la recherche d'une organisation d'ensemble de l'humanité : Descartes avait déjà l'idée d'une langue universelle, Leibniz essaya de la réaliser d'une manière rationnelle par l'analyse des idées complexes en idées simples ; ce fut encore lui qui, sur les rapports des missionnaires jésuites en Chine, rêva d'une chrétienté qui s'étendrait à la terre entière.

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