Histoire φ
1b) Antiquité (suite)
 

☀ Stoïcisme, épicurisme, scepticisme.

Au siècle suivant, après la mort d'Alexandre (323 av. notre ère), Athènes, bien que politiquement déchue, resta le centre de la philosophie. Mais elle y fut surtout représentée par des Grecs d'origine phénicienne, syrienne ou même babylonienne qui l'animèrent d'un tout autre esprit et ne continuèrent pas l'œuvre d'Aristote. Ce qu'apportaient de nouveau ces écoles de sagesse que furent le stoïcisme, l'épicurisme et le scepticisme, eut un immense retentissement dont noue sentons encore l'effet ; les mots : stoïque, épicurien, sceptique sont passés dans la langue courante et désignent, sans se référer à l'histoire, des attitudes générales devant la vie dont le sens n'échappe à personne. Le nom même de philosophe, dans son acception la plus populaire désigne l'une ou l'autre de ces attitudes. Au reste, ces écoles de sagesse n'étaient point, comme l'Académie de Platon ou le Lycée d'Aristote, destinées à une aristocratie de savants ; beaucoup plus largement ouvertes, elles essaimaient dans toute l'étendue du monde grec d'abord, romain ensuite ; chacune formait, vers le début de notre ère, une sorte de philosophie commune qui était un soutien moral pour l'individu plutôt qu'une réponse à des problèmes purement intellectuels. Toutes ces écoles avaient même but : recherche d'un bonheur stable, indéfectible, indépendant des circonstances extérieures de fortune ou de santé, indépendant de la cité et de ses révolutions.

Le fondateur du stoïcisme, Zénon de Citium, un commerçant phénicien, était à Athènes un métèque, et, parmi les derniers stoïciens, Epictète était un esclave, et Marc-Aurèle un empereur.
Au problème du bonheur, ces trois écoles donnaient une solution différente. Le stoïcisme pense l'obtenir en rattachant l'homme au monde dont il fait partie. Le monde ne consiste pas dans la foule des objets et des événements que l'insensé voit paraître et disparaître sans les comprendre. Il est réellement un être divin, unique, animé par une âme raisonnable et toute-puissante, qui règle les mouvements successifs et alternants de sens opposé, celui par lequel le monde se développe à partir d'un germe igné, homogène, et celui par lequel il se résorbe en son origine ; selon des périodes fixes, l'évolution succède éternellement à l'involution, et inversement ; et chaque fois l'évolution se reproduit identique à elle-même jusque dans ses plus minimes détails. Raison, Destin, Volonté de Dieu, Providence, tels sont les noms de sens équivalents qu'emploient Marc-Aurèle dans ses Pensées et les stoïciens pour faire connaître au sage ce monde vrai que l'insensé ignore parce que le rythme universel lui en échappe. La sagesse consiste à consentir au monde, à vouloir ce que veut le monde, à suivre la nature a. Par cette attitude intérieure qui n'est pas de résignation passive, mais de consentement actif, l'homme, délivré des passions qui l'attachaient à des objets particuliers, devient membre de cette cité universelle dont le Dieu suprême est le chef, dont les hommes et les dieux sont les citoyens.

Du même problème, les épicuriens donnent une solution toute différente, bien qu'elle soit liée aussi à l'attitude du sage devant le monde. Pour eux le bonheur est le plaisir, c'est-à-dire, comme ils le décrivent, un état stable, sans trouble et qui consiste surtout dans l'absence de douleur. Or, la plupart des peines sont causées par des craintes et des anxiétés qui dérivent d'opinions fausses relatives au monde : l'on craint l'au-delà, séjour des châtiments ; l'on peuple l'univers de volontés divines et démoniaques dont les oracles exigent de l'homme des sacrifices humains ; l'on appréhende les météores et tous les signes de malheur qu'on prétend envoyés par les dieux. Toutes ces superstitions qui empoisonnent la vie humaine viennent d'une mauvaise physique. La physique véritable est l'atomisme, qui voit dans le inonde, dans tous les corps du monde, dans notre âme même des agrégats d'atomes rassemblés par le hasard des chocs et qui se dissoudront, et qui considère notre monde comme un des mondes innombrables qui existent en même temps que lui dans l'infinité de l'espace. La mort n'est donc pas à craindre, ni l'au-delà, puisque notre âme est mortelle, et, s'il y a des dieux, ce sont, comme nous, des composés accidentels d'atomes qui n'ont nul souci de nous. Pour le reste, nos souffrances ne sont causées que par l'exagération de désirs que nous ne saurions satisfaire ou par les souffrances de la maladie. Nous supprimerons la douleur, d'une part en limitant nos désirs au minimum, d'autre part en équilibrant la peine présente par le souvenir des joies passées.
La profondeur de ces sagesses est de construire une image du monde qui ne nous opprime pas et qui permette l'affranchissement intérieur ; elles laissent l'homme dans le monde, mais elles le libèrent du monde. Le sceptique, en déclarant toutes choses douteuses, en suspendant son jugement, arrive, par une autre voie, à la même tranquillité d'âme.

☀ Néo-platonisme.

Les derniers siècles de l'empire romain amènent au jour un nouveau type de philosophie, le mysticisme alexandrin. Le monde romain s'enlisait alors dans les superstitions orientales ; le monde sensible, contrairement à ce qu'avaient dit les stoïciens et les épicuriens, était considéré comme le lieu des forces hostiles à l'âme qu'elles y maintenaient prisonnière. Là encore, l'affranchissement était aussi le but suprême ; mais il ne pouvait s'agir d'une libération intérieure ; contre les forces magiques qui entouraient l'homme, il fallait trouver une force plus puissante, et on la demandait à des pratiques matérielles, à des initiations mystérieuses, à des rites. C'est alors que la sagesse hellénique eut un dernier sursaut et, invoquant Platon pour mettre de l'ordre dans un monde insensé, créa le néo-platonisme.

Chez Plotin (203-270) naît donc une métaphysique compliquée, source de toutes les métaphysiques médiévales et modernes. L'idée centrale en est que l'âme ne peut se libérer que si elle connaît son origine ; sa libération c'est cette connaissance elle-même : nostalgie de l'éternité où l'âme reposait avant d'avoir été saisie dans la roue du devenir, désir d'union avec tous les êtres et sentiment vif de la malfaisance de tout ce qui divise, sépare, éparpille, expérience rare et discontinue d'un état mystique dans lequel l'âme, perdant toute conscience des choses et toute conscience d'elle-même s'unit à un principe suprême, l'un ou le bien, où tout se fond, tels sont les thèmes d'inspiration qu'introduit le néo-platonisme et qui seront souvent repris. La métaphysique de l'émanation qui, partant de l'un, montre comment en provient une Intelligence universelle, origine de l'âme universelle, dont les nôtres sont des parties unies à un corps, est le modèle de toutes les métaphysiques qui traitent de l'origine radicale des choses, jusqu'à Spinoza et Bergson.

☀ Christianisme.

Cette conception apportait une nouvelle théorie de la destinée humaine, qui, étant fondée sur la révélation, reste en dehors de la philosophie. Mais quand le christianisme  se répandit sur toute l'Europe, lorsque les seuls centres de culture subsistant après les invasions barbares furent d'abord les monastères, puis les universités dépendant de l'Eglise, le christianisme eut besoin de la philosophie, soit pour formuler les dogmes révélés, soit comme une source indispensable des connaissances que l'écriture ne donnait pas ; l'intégration de la philosophie au christianisme se fit de deux manières : par tout ce que les Pères de l'Eglise, dont beaucoup avaient une grande culture profane, insérèrent de stoïcisme et de platonisme dans leur pensée et dans leurs œuvres, et aussi par le besoin de donner des règles à la discussion. Passion de la spiritualité et passion de la dialectique, ce sont les deux traits essentiels de la pensée médiévale et qui expliquent son attrait pour la philosophie. Un événement capital fut, au XIIIe siècle, l'introduction en Occident de la philosophie d'Aristote, dont la tradition avait été maintenue par les philosophes de l’Islam ; mais on le commenta plus qu'on ne le continua, et l'on y vit une autorité plutôt qu'un modèle à suivre. L'usage continuel de la dialectique donna à l'homme cultivé de l'Occident des habitudes de précision, dont on a souligné l'importance en disant que le me siècle était le s siècle de l'intelligence a : intelligence pourtant trop formelle et verbale, qui était un danger pour la philosophie.

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