Histoire φ
1a) Dans l'Antiquité

L'esprit positif est né chez les premiers philosophes grecs dans les colonies ioniennes au VIe siècle avant notre ère.

Naissance de la pensée philosophique.

Dans le problème de l'origine des choses, ils ont substitué aux mythes imaginés par les Orientaux, la notion d'une substance permanente et d'une loi du devenir qui enchaîne les uns aux autres les événements qui se succèdent. Ces principes permanents ont sans doute été imaginés par eux d'une manière arbitraire et la substance est, selon les uns, l'eau, selon d'autres l'air ou le feu ou l'infini. La nécessité de la loi peut être énoncée à l'aide d'images morales : «c'est à la substance dont ils sont venus que les êtres retournent selon la loi de la nécessité ; ils se payent le châtiment et la punition de leur injustice suivant l'ordre des temps.» Il n'y en a pas moins, ici, deux traits qui rompent avec le mythe et qui marquent à jamais l'esprit occidental : permanence de la substance et nécessité des lois de la nature.

Au siècle suivant, Démocrite donnait, de ces deux idées, une formule saisissante qui, pendant des siècles et jusqu'à nos jours, sera un modèle pour la postérité : c'est l'atomisme, qui résout tous les corps en particules indestructibles, qui s'agrègent ou se désagrègent selon leurs rencontres et leurs chocs ; cette idée d'un mécanisme universel qui s'étend, pareil à lui-même, à travers l'infinité de l'espace et du temps, restera désormais comme un type achevé de théorie physique. A l'autre extrémité du monde grec, en Sicile et dans l'Italie méridionale, les Pythagoriciens 0confrérie religieuse dont l'histoire, sous un aspect, ressortit plutôt à l'histoire des religions, apportent pourtant à notre civilisation occidentale un de ses biens les plus précieux ; c'est, avec le développement des mathématiques en elles-mêmes, l'idée de les appliquer à la connaissance de la nature. En disant que « toutes les choses sont nombres », ces philosophes avaient l'intuition de cette physique mathématique qui, tant de siècles plus tard, avec Galilée et Newton devait connaître un triomphe éclatant ; musiciens, ils découvrirent même la première loi de la physique en montrant, par l'observation, que les trois accords musicaux, octave, quinte et quarte, correspondent à des rapports simples entre la longueur des cordes qui émettent chacun d'eux ; géomètres, ils cherchaient des rapports simples entre les lignes composant les figures, et découvrirent ainsi que, en partageant le côté d'un carré en parties égales, quel que fût le nombre de ces parties, on ne pouvait arriver à mesurer exactement sa diagonale avec une partie prise comme unité : la découverte de ces s irrationnelles s fut le point de départ du puissant développement des mathématiques dans notre Occident.

Le siècle qui s'écoula après l'heureuse issue des guerres médiques (449) jusqu'à la mort d'Alexandre (323) introduisit la philosophie dans la Grèce propre et, plus particulièrement à Athènes, devenue la ville de Périclès la grande victorieuse et la capitale d'un empire. Socrate, Platon, Aristote tels sont les penseurs qui vécurent dans cette période et dont l'apport à la mentalité philosophique de l'Occident fut particulièrement important. Au début de cette période, les relations multipliées entre les cités, les contacts entre les étrangers avaient affaibli le respect pour les vieilles règles morales issues de la tradition. Ceux qu'on appelait alors les sophistes en contestaient l'origine divine ; Protagoras (485-411 av. notre ère) déclarait que les lois sont d'invention humaine et que «  l'homme est la mesure de toutes choses » ; ainsi se fondait ce relativisme moral, hostile à l'esprit conservateur, dont on voit tant d'exemples dans des périodes agitées telles que notre XVIIIe siècle. D'autre part, le régime démocratique faisait une grande place à la rhétorique, cet art de persuader un auditoire aussi nombreux et composite que l'assemblée des citoyens dont tout dépendait.

☀ Socrate

Socrate vécut de 468 à 399 av. notre ère. Les sophistes, enseignant la rhétorique, devenaient par là même des personnages considérables et le rôle de la philosophie fut alors ce qu'il a été de tout temps dans des conditions analogues ; entre une tradition routinière et un arbitraire qui livre tout au succès et à l'opinion, chercher la voie de la raison qui donne des règles de conduite universellement valables. C'est ce que tenta Socrate qui, s'attirant l'inimitié à la fois des conservateurs et des démocrates, fut condamné à boire la ciguë dans la soixante-dixième année de sa vie. Que voulait-il donc, celui qu'on a appelé avec raison le « fondateur de la science morale » ? Que chaque homme procédât à l'examen méthodique des règles d'action qu'il acceptait spontanément pour voir si, à la réflexion, elles étaient encore acceptables : tel était le but des longues et minutieuses interrogations par lesquelles il examinait son interlocuteur ; loin de vouloir briller comme un orateur ou de vouloir dominer comme un maître, il ne désirait qu'éveiller la conscience de celui qui se confiait à lui, non pas en lui faisant honte de sa conduite au nom de quelque autorité divine et absolue, mais en lui montrant qu'il se contredit lui-même dans les principes qu'il suit, en le faisant par conséquent juge de lui-même ; son interlocuteur le quittait déconcerté, n'ayant appris que sa propre ignorance, mais sentant, s'il était bien doué, la nécessité de poursuivre sa recherche pour arriver, par réflexion, au complet accord avec lui-même. C'était dire que, en morale, tout n'est pas convention ou autorité, mais qu'il y a là aussi des erreurs et des vérités ; et cette union de la conscience morale à la conscience intellectuelle du vrai et du faux est un principe caractéristique de notre civilisation et dont la négation serait pour elle un ébranlement certain.

☀ Platon

Platon (429-347 av. notre ère) avait vingt-huit ans quand mourut le maître qu'il aimait. Ce philosopheIl conserva pendant sa longue vie la nostalgie d'une cité juste, c'est-à-dire d'une cité où un Socrate ne serait pas mis à mort.  Ce thème dominateur l'amena à une réforme profonde de la philosophie exposée tout au long de ses Dialogues. Le donné sensible est fluent, indéterminé, passager, indéfinissable : la science suppose une réalité stable, toujours identique à elle-même, qui est connue non par la sensation, mais par la pensée pure ; cette réalité, c'est l'Idée ; de même qu'il n'y a pas de figure exacte dans la nature et que les figures sur lesquelles raisonne le géomètre ne sont pas celles qu'il trace au tableau, mais celles qu'il a dans la pensée, de même le philosophe, pour atteindre la réalité véritable, doit remonter du sensible à l'Idée purement intelligible dont le sensible est une image effacée. Platon découvrait là un principe d'une très grande importance qui s'intègre à la pensée occidentale, ce principe que l'objet du savoir est déterminé, plutôt que par une impression sensible, par les exigences mêmes du savoir. Si le monde d'électrons et de protons décrit par le physicien moderne ressemble si peu à celui qui nous est donné par les sens, c'est qu'il résulte d'un enchainement d'idées purement pensées ; Platon ne montrait-il pas déjà que le ciel des astronomes, avec ses mouvements uniformes, n'est plus le ciel sensible où l'on voit des planètes animées de mouvements irréguliers? Ou encore que les formes réelles des éléments, qui étaient celles des polyèdres réguliers, n'avaient rien de commun avec les impressions de chaud et de froid ou d'humide que nous sentons en eux ? Le dualisme qui oppose sensible et intelligible avait encore, il est vrai, chez lui d'autres significations ; l'intelligible était comme le lien naturel d'une âme qui, déchue et tombée sur terre, était liée à un corps dont elle devait se purifier pour revenir à son indépendance ; passer des ombres à la vérité, c'était aussi passer de l'impur au pur, du vice à la vertu, du mal au bien. Il y a ainsi un rapport étroit entre l'ascétisme et la vie intellectuelle, entre le mépris du corps et l'amour, l'Ems qui nous élève vers l'intelligible et vers l'Intelligible suprême, cause de tous les autres, qui est le Bien. Platon voit donc finalement dans la philosophie un élan vers le transcendant, et la réforme politique, qui a été son point de départ, n'est qu'un effort pour réaliser une cité dont les parties, les classes, soient dans une proportion aussi semblable que possible aux rapports fixes et éternels qui règnent entre les idées. Le sentiment vif du vide, de l'imperfection du donné restera toujours, après Platon, le motif dominant de la recherche philosophique.

☀ Aristote

Plus biologiste que mathématicien et, en politique, plus observateur qu'idéaliste, Aristote (884-322 av. notre ère) a apporté à la philosophie un étonnant mélange d'esprit systématique et de souci du détail concret. Après tant de siècles où il a été tantôt presque divinisé tantôt âprement critiqué, il reste toujours présent par les traits décisifs dont il a marqué la philosophie. Dans cette vaste encyclopédie que forme son œuvre (L'Histoire des animaux, la Rhétorique, la Politique, la Météorologie), résultat de l'enseignement qu'il donna au Lycée pendant treize ans (335-322), il y a d'abord une logique déductive (dite maintenant logique des classes) qu'il amène d'un coup à sa perfection en montrant à quelles conditions on peut, en usant du seul principe de contradiction, conclure, d'une relation d'une première notion à une seconde et d'une seconde à une troisième, une relation de la première à la troisième ; il a donné ainsi le premier type, toujours valable, des conditions formelles de toute pensée.
Sa métaphysique, science de l'être, est une préface à l'étude de toute réalité, qui indique les cadres généraux dans lesquels rentre tout ce qu'on peut en dire. Procédant toujours du plus général au moins général, de l'abstrait au concret, il passe de la science de l'être à la science du mouvement ou physique, dont les idées qui reposaient sur le géocentrisme et sur l'image d'un monde éternel, limité par un ciel où étaient fixées les étoiles, dominèrent jusqu'à Galilée. Après la physique viennent les ouvrages biologiques précédés d'un ouvrage préface sur le principe de toute vie, qui est l'âme ; ces ouvrages valent surtout comme des recueils zoologiques composés d'une grande quantité d'observations, personnelles ou non. Après la biologie vient la philosophie de l'homme, la morale d'abord, faite non pas de préceptes, mais d'observations précises sur les vertus et les vices (un de ses disciples, Théophraste, est l'auteur de ces Caractères, qui ont servi de modèle à La Bruyère) ; enfin vient la Politique, qui est avant tout le classement des faits politiques, reposant sur l'étude détaillée des constitutions d'un nombre considérable de cités grecques. Ainsi Aristote posait et résolvait avec un génie admirable ce problème de la synthèse des connaissances, qui se pose à nouveau au philosophe chaque fois que les sciences progressent rapidement, et il en donnait un classement qui pourrait se caractériser par la formule qu'Auguste Comte employait vingt-trois siècles après lui : ordre de spécialité croissante et de généralité décroissante.

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