Attention
4. Importance de l'attention.
4-1) Le plan psychologique.

De l'analyse de l'attention il ressort que cette attitude de l'esprit met en jeu de nombreuses fonctions mentales pour ne pas dire la vie mentale tout entière.

De façon plus concrète encore, l'attention importe à la formation de la personna­lité. G. DUHAMEL le dit fort justement : « La vertu d'attention est au fondement même de la culture : un sujet inattentif par nature et incapable de se plier aux gymnastiques, aux disciplines propres à corriger un tel défaut, a toutes les chances de s'abîmer dans une médiocrité incurable. Un être humain complet doit être capable d'attention, et de méditation, et de contemplation.

Si l'attention est nécessaire à la culture et, partant, au développement de la personnalité, il existe aussi une culture de l'attention qui est la plus salutaire des disciplines intellectuelles et spirituelles. Il faut savoir et vouloir être attentif à ce qui mérite d'être considéré et d'attacher nos regards. Le facteur affectif se manifeste ici : prêter, donner son attention sont des marques d'intérêt, de générosité.
De plus l'attention révèle notre qualité d'âme. On pourrait dire : dis-moi à quoi tu fais attention, je te dirai qui tu es. L'objet que nous choisissons et la façon dont nous le regardons sont également révélateurs de nos tendances latentes ou manifestes, de la nature de notre vocation et de la qualité de notre amour.

4-2) Le plan moral.

Si l'attention n'est pas une vertu proprement dite, elle n'en est pas moins une condition de vie morale. DESCARTES disait de l'attention que c'est une bonne action que de l'avoir et il la considérait comme indispensable à la connaissance du bien.

Justement l'attention sera nécessaire pour discerner les vraies valeurs, celles qui méritent et exigent notre attachement. En ce sens elle sera une source de profonde spiritualité. Etre attentif c'est être vigilant : les héros et les saints sont des attentifs.
Il faut donc être attentif : à soi-même, aux autres, à l'idéal. Refuser de le faire c'est engager sa responsabilité. L'erreur et la faute seront souvent considérées comme des défaillances de l'attention. C'est dire la gravité et la portée de l'attitude attentive.

4-3) Le plan métaphysique.

L'attention nous met en relation avec les objets, les valeurs et les êtres. C'est dire l'importance métaphysique qu'elle peut avoir.
MALEBRANCHE nous propose une belle formule quand il écrit : « L'attention est une prière naturelle que l'esprit adresse à la vérité. »

Mais il y a plus et l'attention engage notre destinée. Elle s'oppose en effet à ce que PASCAL appelle le divertissement, l'attitude qui consiste à se détourner des choses essentielles au salut de l'homme — dans le temps ou dans l'éternité. « S'il y a quelque chose où l'intérêt propre de la raison ait dû la faire s'appliquer de son plus sérieux, c'est à la recherche de son souverain bien. » Or que faisons-nous au lieu de cela? Nous nous étourdissons dans le tourbillon d'un divertissement superficiel, « la raison en est le malheur naturel de notre condition, faible et mortelle et si misérable que rien ne peut nous consoler lorsque nous y pensons de près. »
Mais voici que le divertissement est pire que le mal qu'il prétendait guérir s'il fait perdre à l'homme le sens de la vie : « La seule chose qui nous console de nos misères est le divertissement et cependant c'est la plus grande de nos misères. Car c'est cela qui nous empêche principalement de songer à nous et qui nous fait perdre insensiblement. » C'est dire que le salut de l'homme est dans l'attention.

D'un autre point de vue, l'attention est à la racine même de la liberté. Il se pourrait que la liberté fût simplement le pouvoir de donner ou de refuser son attention, de la tourner dans un certain sens, de la détourner ou non de certaines valeurs. D'où la nécessité de cette vigilance dont nous avons parlé et qui faisait dire à SIMONE WEIL : « Il n'y a d'attention extrême que religieuse », tant au sens courant de recueillement qu'au sens religieux de regard dirigé vers ce qui est sacré ou divin au coeur de l'être.
Mais faire attention c'est encore chercher et attendre ce qui peut ou doit nous combler.

4-4) L'attention et l'attente.

Habituellement quand on compare ces deux attitudes mentales on en fait la psychologie différentielle. On montre que l'attente est passive, l'attention active, que la première implique un énervement, une anxiété aggravés par l'inaction jusqu'à l'exaspération, tandis que la seconde, dynamique et féconde, occupe l'esprit et en canalise l'énergie. Dans l'attente on s'impatiente en vain ou l'on demeure dans une expectative pleine d'aléas, dans l'attention on applique dans une direction connue les forces vives de l'esprit.
Mais la question a des répercussions d'ordre métaphysique. On ne peut nier que l'homme soit dans l'attente de quelque chose qui vienne combler ses voeux et remplir le vide profond qu'il porte dans son coeur.
Les penseurs pessimistes ou absurdistes ont montré combien cette attente d'une chose inconnue pouvait être angoissante, inquiétante et douloureuse. On le voit dans Le château et Le procès de KAFKA, ainsi que dans la pièce de SAMUEL BECKETT : En attendant Godot, qui ne laisse pas d'être déprimante et même désespérée.
A telles enseignes qu'on pourrait dire en usant d'un vocabulaire pascalien : l'attente est signe de misère, l'attention signe de grandeur. Pourtant il peut être pénible d'avoir à faire attention, à être sans cesse vigilant et comme sur le qui-vive, cependant que l'attente a pour elle non seulement sa douceur mais aussi la perspective et l'espérance de ce qui doit répondre à son appel : un don, une visite, une grâce.
A l'incertitude poétique de VALÉRY :
« Tout peut naître ici-bas d'une attente infinie »
fait écho le mot de PASCAL :
« Tout ce qui n'est pas Dieu ne peut pas remplir mon attente. »
Mais il semble bien que seule l'attention puisse réaliser notre attente en nous faisant découvrir dans la lumière de l'esprit la présence capable de mettre fin à notre abandon.

❖ Bibliographie


Lectures conseillées.
BERGSON, L'effort intellectuel in : l'Énergie              
PIÉRON, L'attention in : Nouveau traité de spirituelle (P. U. F.).  Psychologie de DUMAS, volume IV, § I (P. U. F.).
RIBOT, Psychologie de l'attention (P. U. F.).   
BAL, L'attention et ses maladies (P. U. F.).   
PRADINES, Traité de Psychologie générale,
PILLSBURY, L'attention (Doin).   § II (P. U. F.).

Quelques livres de librairie pour approfondir le sujet.

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